Mali, Niger, Burkina Faso : la révolution en faillite
Djihadistes qui progressent, économie délabrée, libertés bâillonnées, autoritarisme… au Sahel, les « révolutions » nées des putschs militaires ont tourné au cauchemar
On n’aime ni l’entendre, ni le dire, ni l’écrire : les révolutions au Sahel sont une catastrophe. Elles sont nées entre 2020 et 2023 d’une rafale de coups d’État bruyants. À chaque fois, des militaires en kaki sont apparus à la télévision pour expliquer que la cause du mal était simple : des dirigeants faibles, soumis à l’impérialisme, enfants du colonialisme, et un terrorisme alimenté par l’étranger pour rester dans le pays et l’exploiter. Il suffisait de retrouver sa souveraineté, d’en finir avec la mal‑gouvernance des régimes civils et d’écraser l’ennemi pour redevenir maître de son pays et redresser la situation.
Coup d’État, haussement d’épaules, claquement de bottes, dehors les mous, ses complices, tous les exploiteurs, et commençons par brûler, face caméra, le drapeau français… simple, non ? Cinq ans plus tard, quel est le bilan ?
Sur le plan sécuritaire, le Sahel est devenu l’épicentre mondial du terrorisme. Mali, Niger, Burkina Faso recensent 2 885 morts, soit 51% des victimes du terrorisme mondial. Sans oublier les plus de 2400 civils tués par leurs propres forces de sécurité nationale avec l’aide active de leurs partenaires russes. Sur le terrain, loin de la reconquête annoncée, tout le monde recule. Au Mali, en avril dernier, une offensive sans précédent des djihadistes a frappé Bamako, la capitale, et plusieurs villes stratégiques, en tuant au passage le ministre de la défense.
Au Burkina Faso, les violences et les massacres ont déplacé 230 000 personnes en 2025 dans un pays qui compte déjà plus de deux millions de déplacés. Au Niger, en 2025, près de 1500 militaires ont été abattus par les islamistes armés.
Entre les trois pays, les djihadistes contrôlent désormais un « corridor noir » de 1000 km où ils dictent leur loi. L’étau se resserre autour de Bamako. Près de 60% du territoire malien, la moitié du Burkina et de larges pans du Niger sont aujourd’hui contestés ou sous l’emprise des islamistes armés.
En cause, notamment, l’expulsion des forces militaires françaises et américaines et leur remplacement par les combattants de Wagner, puis de l’Africa Corps. Les « sauveurs », mercenaires envoyés par la Russie, se sont montrés plus préoccupés de leur profit que de la défense de la nation, se sont montrés inefficaces contre les islamistes armés mais violents envers la population. Ironie suprême : la Russie a demandé à l’ONU de soutenir financièrement les pays du Sahel dans la lutte contre le terrorisme…
Le naufrage est aussi humanitaire. Un des premiers actes des révolutionnaires en kaki a été d’expulser le CICR et de suspendre des centaines d’ONG internationales. Le résultat ne s’est pas fait attendre. Le Mali vient de lancer un appel au financement de 600 millions de dollars pour répondre aux besoins de près de 4 millions de personnes. Même tableau au Burkina Faso où 10 000 enfants ont été admis en un mois pour malnutrition aiguë. Au Niger, un millier d’écoles ont fermé et plusieurs dizaines de villages ont été rayés de la carte.
L’économie sombre. Si le Niger s’en sort encore grâce au pétrole, son unique ressource, le pays accumule déjà les arriérés de paiement et les investisseurs fuient. Au Mali, les militaires ont saisi par la force les 3 tonnes d’or de la société Barrick Gold, et la compagnie Resolute Mining a dû payer 160 millions de dollars pour faire libérer ses dirigeants pris en otage. Conséquence : les mines ferment. Même pratique au Niger où la junte a expulsé les cadres du champ pétrolier d’Agadem. Les trois pays restent massivement dépendants de la Banque mondiale et du FMI.
Reste le bilan démocratique, qui n’est pas le fer de lance des révolutionnaires en kaki. Dans le Burkina Faso du capitaine Ibrahim Traoré, toutes les activités politiques sont interdites depuis septembre 2022 et les partis sont dissous. Même chose au Mali du général Assimi Goïta, qui s’est lui aussi autoproclamé président renouvelable sans élections. Ou dans le Niger du général Tiani. Formidable unanimité.
Inutile de dire que la liberté de la presse est en ruines et que les violations des droits humains explosent. En six mois seulement, au Burkina Faso, Human Rights Watch a recensé une hausse de 71% des violations, dont 1 794 assassinats, et évoque des crimes contre l’humanité. Les groupes armés, les milices, les forces de sécurité, tout le monde tue, en toute impunité. Au Niger, ce sont les détentions arbitraires et les tortures. Au Mali, 1 800 enfants ont été recrutés, blessés, mutilés ou tués par les parties au conflit… Arrêtons‑là.
Le bilan de la catastrophe ? En cinq ans, partout, la situation sécuritaire est devenue pire qu’avant le putsch, l’économie se désagrège, l’aide humanitaire s’effondre, comme les conditions de vie, les libertés, et les trois pays ont basculé vers l’autoritarisme assumé dans le silence embarrassé des Occidentaux qui préfèrent regarder ailleurs.
Et, loin, très loin des rodomontades des présidents en uniforme de combat, les révolutions du Sahel ont lamentablement failli.
Tous droits réservés "grands-reporters.com"