Mario Draghi fait l’éloge du fédéralisme européen, seul moyen d’éviter la soumission
L’ancien gouverneur de la Banque centrale européenne estime qu’une Europe incapable de défendre ses intérêts ne pourra pas préserver ses valeurs longtemps
Mari Draghi préconise un fédéralisme européen, pour devenir une puissance dans un monde de rapports de force.
C’est un mot du vocabulaire politique européen que la montée des populismes à travers le continent a transformé en tabou : ce mot, c’est « fédéralisme ». Il a refait surface hier à la faveur d’un discours important prononcé en Belgique par Mario Draghi, l’ancien gouverneur de la Banque centrale européenne.
Mario Draghi, c’est à la fois le Cassandre de l’Europe, annonçant les catastrophes à venir, mais aussi son prophète, traçant une voie possible pour les éviter. Le rapport qui portait son nom, en 2024, avait fait sensation car il prédisait le décrochage économique et technologique de l’Europe, et faisait une série de recommandations. Il fut salué et approuvé – mais deux ans plus tard, moins de 10% de ses recommandations ont été suivies d’effet.
Voici donc Mario Draghi, le retour. L’homme politique italien, un économiste de 78 ans, ne ménage pas les susceptibilités européennes. Sans transformation, il prédit « un avenir dans lequel l’Europe risque d’être subordonnée, divisée et désindustrialisée, tout cela en même temps ». Et il souligne qu’« une Europe incapable de défendre ses intérêts ne pourra pas préserver ses valeurs longtemps ».
C’est là que ressurgit le concept de « fédéralisme ». L’Union européenne est une construction complexe, avec certains domaines de nature fédérale, comme la monnaie ou le commerce extérieur ; et d’autres intergouvernementaux, comme la défense.
Mario Draghi est catégorique : « Pour devenir une puissance, dit-il, l’Europe doit passer d’une confédération à une fédération. Là où l’Europe s’est fédérée — dans les domaines du commerce, de la concurrence, du marché unique et de la politique monétaire —, nous sommes respectés en tant que puissance. Là où nous ne l’avons pas fait — en matière de défense, de politique industrielle, d’affaires étrangères — nous sommes traités comme un ensemble disparate d’États de taille moyenne, à diviser et à traiter en conséquence. »
Or selon lui, séparément les États-membres de l’UE ne sont même pas des puissances moyennes, ils n’échapperaient pas à la soumission dans le monde de rapports de force actuel.
Peu de dirigeants politiques, au pouvoir ou aspirant à l’être, défendent aujourd’hui l’idée fédérale, pourtant implicite dans l’intitulé du traité de Rome de 1957 : « pour une union toujours plus étroite ».
Les partis eurosceptiques, populistes ou d’extrême droite en ont fait leur cible, et ont fait du fédéralisme un gros mot synonyme d’abandons de souveraineté au profit de « Bruxelles » – que Viktor Orban, le premier ministre hongrois, n’hésite pas à comparer à la Moscou des temps soviétiques.
Pourtant le raisonnement de Mario Draghi est implacable, dans le monde de Trump et Poutine, ou encore d’Elon Musk, l’Europe est la bonne taille. Draghi va même plus loin en estimant que, « de tous ceux qui sont aujourd’hui pris entre les États-Unis et la Chine, seuls les Européens ont la possibilité de devenir eux-mêmes une véritable puissance ».
Mais encore faut-il le vouloir. On ne peut pas rejeter les diktats trumpiens et refuser de se donner les moyens de défendre ses intérêts et son modèle de société. Mario Draghi met les Européens au pied du mur : à nous de choisir.
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