Massacre des femmes en Afghanistan : un silence coupable
Depuis le retour des talibans, les Afghanes sont méthodiquement effacées de l’espace public. Face à cet apartheid de genre, le silence des grandes voix féministes et démocratiques est assourdissant
Photo : Peinture de l’artiste Shajia
Les femmes afghanes sont-elles des femmes ? Ou un objet lointain, exotique, une forme de femme, inclus certes dans le genre humain, mais trop éloigné du cœur de l’Europe en général et de la France en particulier pour être au cœur des luttes féministes ?
Alors qu’on se bat – très justement – contre les violences faites aux femmes et l’inégalité, que les questions de genre occupent les débats et une partie de la littérature, écrite essentiellement par des femmes, que des procureurs traquent le paragraphe, la phrase, le mot qui révèle le mépris, le machisme, le masculinisme, la domination et dénoncent le symbolisme du barbecue carné, on n’entend pas – ou si peu – parler du pays où les femmes subissent la plus féroce des guerres que leur livrent les talibans à longue barbe et aux idées courtes, des hommes qui ne méritent pas leur nom.
Féroce ? Le mot n’est pas exagéré. Jugez-en :
L’école est interdite aux filles après la sixième année. Plus de 2,6 millions de jeunes filles ont été privées d’enseignement secondaire depuis 2021. L’université leur est simplement interdite. La formation médicale est fermée aux femmes, alors que le pays manque cruellement de soignantes. Elles sont écartées de nombreux emplois. Seules 7% d’entre elles travaillent. On peut leur refuser un transport, le moindre voyage, si elles ne sont pas chaperonnées par des accompagnateurs masculins. Parcs, salles de sport et salons de beauté leur sont interdits. Invisibles, elles doivent, sous peine de fortes sanctions, se couvrir le visage et le corps. Bâillonnées, elles ne peuvent plus s’exprimer en public, leur voix est interdite à la radio..
La violence ? Un homme peut divorcer unilatéralement, pas une femme. Un mari n’est responsable que si les blessures sont « graves et visibles ». Sa femme doit le prouver au tribunal, sauf qu’elle ne peut venir qu’accompagnée d’un tuteur masculin… parfois son mari. Quant à l’aide humanitaire, depuis septembre 2025, les Afghanes n’ont plus le droit d’entrer dans les locaux de l’ONU. Arrêtons-la.
Il y a là de quoi soulever indignation et colère dans toute une communauté, de femmes notamment. Écoutons bien. Entendez-vous le grand silence ou l’absence d’écho qui étouffe des protestations isolées et éparses ? Celles qui se battent en France sont d’abord… afghanes : Shoukria Haïdar à la tête d’Afghanes de France, l’association Negar, Chékéba Hachemi, fondatrice d’Afghanistan Libre. Hamida Aman a développé Radio Begum, Begum Academy et Begum TV. Ou des organisations comme Amnesty International ou ONU Femmes France. Du côté des collectifs féministes, Osez le féminisme ! a dénoncé les talibans et #NousToutes a soutenu un appel pour accueillir les Afghanes. L’acmé de cette « campagne » date de 2023, avec la signature de 350 personnalités pour demander un accueil humanitaire d’urgence. Depuis, plus rien.
C’est peu, très peu. Où sont les grandes voix des femmes, politiques, écrivaines, actrices, célébrités ? Qui a brisé le silence par une intervention forte lors d’un débat télévisé, d’une interview, d’une cérémonie des Oscars ? Qui porte le combat sur la scène publique ? Qui l’incarne ? Personne.
Profitant du silence épais, les hommes talibans font leur petit bonhomme de chemin à Bruxelles, où une délégation a été reçue le 23 juin dernier. Pas pour débattre du sort des femmes, mais de celui des migrants, seulement les « criminels » bien sûr, dont l’Europe ne sait que faire pour s’en débarrasser. D’un côté, la délégation conduite par Abdul Qahar Balkhi, porte-parole du ministère des Affaires étrangères des talibans, qui rêve d’une reconnaissance diplomatique, a demandé le retour d’une présence consulaire ; de l’autre, l’Europe, co-présidée par la Suède, qui a présenté cette réunion de la honte comme une rencontre « technique » sur le retour dans leur pays des ressortissants afghans présents dans l’UE.
Le résultat est que l’isolement pratique des talibans s’effrite. À force d’échanges « techniques », on finira par normaliser le régime alors que se poursuit la féroce répression sur place, jusqu’à bientôt effacer, faire disparaître les femmes d’Afghanistan. Une sorte de génocide de genre.
Où sont les voix des démocrates, des hommes et des femmes de valeur ? Où sont les voix des féministes ?
Elles sont ailleurs, répondit l’écho.
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