Mexique : El Mencho emmène le pays avec lui en enfer
L’assassinat de « El Mencho », une victoire contre les cartels, provoque aussi une flambée de violence qui met à nu l’impuissance de l’État mexicain
Photo : Photo: Armando Solis Associated Press Un soldat monte la garde près d’un véhicule calciné après qu’il a été incendié, à Cointzio, dans l’État de Michoacán, au Mexique, le 22 février 2026
Le dimanche 22 février 2026, l’armée mexicaine a porté un rude coup au Cartel de Jalisco Nouvelle Génération (CJNG). « El Mencho » ( « le Nemesios « ) , Nemesio Oseguera Cervantes, le baron de la drogue le plus traqué de la planète, a été tué lors d’une opération de haute précision, permise par le renseignement américain, à Tapalpa, dans l’ouest du pays. Mais la chute du chef de cartel de 59 ans n’a pas mis fin aux exactions de son gang ; pire, une fois la tête du serpent coupée, son corps ne cesse de se convulser.
Un pays à feu et à sang à quatre mois du Mondial de football 2026
L’annonce de sa mort a immédiatement embrasé l’ouest du pays. En représailles, le CJNG a orchestré des « narcobloqueos », paralysant des États entiers comme le Jalisco et le Michoacán. Véhicules incendiés, fusillades en plein jour et tirs en pleine rue, créant des villes fantômes : le bilan humain de cette seule semaine de février s’élève déjà à des dizaines de morts, dont 25 membres de la Garde nationale. 10 000 soldats patrouillent les rues. 10 États ont fermé leurs écoles ; les chancelleries étrangères appellent leurs ressortissants à se confiner chez eux.
À quatre mois du Mondial de football 2026, dont Guadalajara est une ville hôte, le Mexique rappelle au monde qu’il lui manque l’une des caractéristiques principales de l’État : le monopole de la violence légitime sur son territoire. Cette histoire de gros sous a poussé le président de la FIFA, Gianni Infantino, à déclarer que « tout allait bien au Mexique », craignant une vague massive d’annulations de billets.
« Si loin de Dieu, si proche des États-Unis »…
Sous la pression de Donald Trump, qui a officiellement classé les cartels mexicains comme « organisations terroristes » début 2025, le gouvernement mexicain a dû donner des gages de sa volonté de régler le problème. Washington ne voit plus seulement les cartels comme des trafiquants, mais comme des menaces à la sécurité nationale, responsables de l’épidémie de fentanyl. Cette drogue de synthèse, dont les précurseurs chimiques partent de Chine pour être « cuisinés » au Mexique avant de traverser la frontière américaine, tue plus de 100 000 Américains par an. Parfois, les cartels créent des laboratoires sur le sol même des États-Unis. Pour Trump, le classement terroriste ouvre la voie à des interventions militaires unilatérales, une menace que la présidente Claudia Sheinbaum ne peut pas accepter. Mais encore une fois, le pays est « si loin de Dieu, si proche des États-Unis »…

Plus de 450 000 morts et 133 000 disparus
Pourtant, au-delà de la traque des chefs, le narcotrafic est une hydre économique. On estime que l’économie criminelle représente entre 3 % et 5 % du PIB mexicain, s’infiltrant dans l’agriculture (l’or vert de l’avocat), l’immobilier et le commerce. Depuis le lancement de la militarisation de la lutte contre le narcotrafic en 2006 par le président Felipe Calderón, le bilan est catastrophique avec plus de 450 000 morts. Le Mexique est pris dans une guerre d’usure où chaque cartel démantelé donne naissance à dix cellules plus violentes et moins prévisibles.
À la recherche de la méthode miracle
Les gouvernements de gauche ont chacun eu leur manière de réagir. L’ancien président Andrés Manuel López Obrador (AMLO) avait prôné le célèbre « Abrazos, no balazos » (des accolades, pas des balles), pariant sur des programmes sociaux pour détourner les jeunes du crime. Son mandat s’est achevé sur un record historique d’homicides, prouvant que la pauvreté n’est qu’un des moteurs d’une machine de guerre bien plus complexe. Beaucoup de jeunes hommes sont enrôlés de force, attirés par de fausses offres d’emploi et contraints de risquer leur vie pour le cartel : 133 000 personnes ont disparu depuis 20 ans.
Claudia Sheinbaum, la successeure d’AMLO, tente désormais une « troisième voie » : maintenir le volet social tout en musclant le renseignement et la coordination militaire. La mort d’El Mencho est son premier grand test. Si elle marque une victoire tactique, elle expose aussi la fragilité du pays : sans une réforme profonde de la justice, où l’impunité dépasse les 95 %, la mort d’un chef n’est qu’une transition vers une nouvelle ère de violence.
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