Minneapolis : coup de froid sur l’I.C.E
Minneapolis, bavures policières, recul de l’ICE : la politique migratoire de Trump encaisse sa première vraie défaite
La bataille de Minneapolis est gagnée par l’opposition à Donald Trump. Les méthodes utilisées pour la mise en œuvre de la politique anti-immigration sont allées beaucoup trop loin. La preuve : les forces de répression mises en place par l’administration républicaine battent en retraite. Quand une troupe abandonne le champ de bataille, c’est en général qu’elle est défaite. Sans doute ne s’agit-il que d’un recul tactique, et le camp démocrate au pouvoir dans la capitale du Minnesota se garde bien de crier victoire. Pourtant, le président a envoyé sur place Tom Homan, responsable de la lutte contre l’immigration à la Maison-Blanche.
Le « tsar des frontières » a tenu une conférence de presse le jeudi 29 janvier, après des semaines d’affrontements au cours desquelles deux citoyens américains blancs, en rien des immigrés illégaux – Renée Good, une mère de famille de 37 ans, et Alex Pretti, un infirmier du même âge, dix balles dans le corps – ont été abattus à moins de vingt jours d’intervalle, par les agents de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement), la police fédérale de l’immigration, flanquée des hommes de la CBP (Customs and Border Protection), les garde-frontières.
La réprobation gagne tout le pays
La tension à Minneapolis et dans tout le pays a pris des proportions inquiétantes. La réprobation contre le comportement de la police anti-immigration et ses exactions s’est généralisée, gagnant jusqu’aux rangs des soutiens du président. Tom Homan, envoyé pour calmer le jeu, a donc annoncé que l’ICE et la CBP étudiaient un plan de retrait d’une partie de leurs troupes de Minneapolis. Il a ensuite assuré que, désormais, le protocole de leurs interventions serait revu. Enfin, les cibles de ces policiers ne devaient être que des criminels.
Bovino, la brute, écarté
Tout en reconnaissant aux citoyens le droit de protester, et en déplorant les cris de haine à l’égard de l’ICE, il a souhaité que les opposants n’utilisent en aucun cas la violence. Les forces de l’ordre devront, quant à elles, éviter les contacts verbaux ou physiques avec les manifestants contestant leur action. La mission est maintenue, mais la tactique change.
Un premier signe fort de ce revirement a été l’éviction de Gregory Bovino, le commandant sur le terrain des forces de répression, qui s’était complaisamment exposé en haranguant ses hommes, les poussant à la brutalité.
La colère déborde jusque dans le camp trumpiste
Il était temps d’agir. La colère avait gagné tout le pays, surtout lorsque les représentants de l’administration Trump avaient criminalisé les victimes, les accusant de terrorisme, niant odieusement les faits pourtant évidents sur des vidéos prises par des témoins et vues dans tout le pays. Les résultats de ce déni sont vite devenus calamiteux pour le camp trumpiste.
À propos de l’immigration, la cote de popularité de Donald Trump s’effondrait en quelques jours de plus de 11,7 points sur ce sujet, et de 14,1 points en général. Mais la menace la plus inquiétante pour lui venait de son propre camp. Après les bavures fatales, seulement 19 % des électeurs du président en 2024 approuvaient encore l’action de l’ICE. 14 % se disaient favorables à la suppression de ce corps de police.
Des élus républicains marquaient leur désaccord. Certains réclamaient une enquête impartiale sur les fusillades, d’autres la démission des responsables de l’ICE et de la CBP. Deux d’entre eux souhaitaient le départ de Kristi Noem, la secrétaire à la Sécurité intérieure, une « ultra-trumpiste » dont le président venait pourtant de vanter les mérites.
Menace de shut-down et fracture politique
Les démocrates, eux, lui promettaient la porte. Sérieusement mise en question, la secrétaire à la Sécurité intérieure ne trouva rien de mieux que d’expliquer qu’elle suivait à la lettre les instructions de Stephen Miller, conseiller très extrémiste et très proche de Trump. Elle mettait ainsi directement en cause le président.
Pour ajouter au désastre, les démocrates, très remontés, menaçaient de ne pas voter les crédits de ce département et de plonger les États-Unis dans un nouveau « shut-down », un blocage du fonctionnement de l’administration tout entière.
Les démocrates réagissent…enfin
Des ex-présidents démocrates, Barack Obama et Bill Clinton, appelaient les Américains à défendre les valeurs fondamentales de leur démocratie, selon eux bafouées. Jusqu’aux patrons de la tech qui marquaient leur désapprobation. Sam Altman, PDG d’OpenAI, déclarait à ses employés que « ce qui se passe avec l’ICE va trop loin ». Tim Cook, patron d’Apple, emboîtait le pas. Reid Hoffman, capital-risqueur, fondateur de LinkedIn et d’Inflection AI, faisait de même. Quatre cent cinquante salariés de la Silicon Valley demandaient à leurs patrons d’intervenir auprès de Donald Trump.
Hollywood s’en mêle. Natalie Portman, Whoopi Goldberg, Glenn Close, Olivia Wilde, Mark Ruffalo (Hulk) et d’autres témoignaient de leur indignation.Bruce Springsteen chante « The Streets of Minneapolis », en hommage aux victimes. Jusqu’à la National Rifle Association, le très puissant lobby des armes, pourtant très trumpiste, qui s’indigne que l’on criminalise Alex Pretti sous prétexte qu’il portait une arme — de façon parfaitement légale.
Liam Conejo Ramos, 5 ans, atteint d’un cancer et …arrêté avec son père par l’ICE,
Un vrai désastre. De mensonges en gaffes diverses, les trumpistes s’enfonçaient et tiraient avec eux, vers le bas, le président. Une immense indignation parcourait le pays, provoquant des manifestations dans toutes les grandes villes américaines. Une situation dangereuse à neuf mois des « midterms », ces élections de mi-mandat où Donald Trump pourrait perdre la majorité au Sénat et, plus vraisemblablement, à la Chambre des représentants.
Il était urgent d’agir. D’autant que rien n’est fini. C’est désormais le sort de Liam Conejo Ramos, 5 ans, arrêté avec son père par l’ICE, qui mobilise l’opinion. La photo du petit garçon, coiffé d’un bonnet à oreilles de lapin et emmené par les agents de la police de l’immigration, a ému toute l’Amérique. D’autant que ce n’est pas la première arrestation d’enfants, une pratique d’ailleurs théorisée par Tom Homan, car elle implique que les enfants soient séparés de leurs parents.
S’en prendre aux enfants, à la famille, l’erreur fatale
Cette amputation des familles devrait, selon le « tsar des frontières », dissuader les familles d’immigrés illégaux de venir aux États-Unis. Cette inhumanité a atteint des sommets lorsqu’en Louisiane, deux mères ont été arrêtées avec leurs enfants de sept, quatre et deux ans. Or, ils sont citoyens américains, puisqu’ils sont nés sur le territoire de l’Union. Le garçon de 4 ans recevait en outre un traitement pour un cancer de stade 4, autrement dit en phase terminale.
« Je m’en fiche complètement, et toi ? »
L’indignation a été générale. Est-il mort au Honduras, où sa famille a été déportée ? S’en prendre aux enfants ne peut pas rendre la lutte contre l’immigration populaire. Lors du premier mandat de son mari, Melania Trump s’était rendue dans un camp de rétention au Texas. Elle portait une veste sur laquelle on pouvait lire : « I really don’t care, do u ? » ( « Je m’en fiche complètement, et toi ? »). Un message ambigu, quelque peu éclairci par ses propos remerciant les responsables du camp pour tout ce qu’ils faisaient pour aider « ces enfants séparés de leurs parents ».
Trump tente aujourd’hui de se servir de cette prétendue bienveillance. Il a envoyé, il y a quelques jours, la Première dame expliquer à la télévision qu’il ne fallait pas rompre l’unité nationale. Comme si ce n’était pas lui qui s’applique méthodiquement à créer dans le pays des situations d’affrontements fatales. Ce qui, manifestement, ne marche pas toujours.
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