Monde. Des voix au milieu du chaos
Sommes-nous à l’aube du grand jour des dictateurs élus ? Ils cognent et le monde, tétanisé, les regarde délirer. Pourtant, ici et là, quelques grandes voix commencent à percer le silence
Une décennie noire en perspective
Mettons les choses à plat. À l’ouest, Trump éructe ; à l’est, Poutine ; à l’extrême-est, Xi Jinping attend son heure ; au sud, Netanyahou et Erdogan mettent politiquement à mort leurs opposants… Les dictatures ont la bride sur le cou. Javier Milei, l’Argentin, brandit une tronçonneuse pour démembrer l’État, et Trump son marteau-piqueur pour s’attaquer aux piliers de la Constitution américaine. Imaginez des islamistes qui décideraient d’en finir avec la charia… Un suicide.
Au passage, si Netanyahou a réussi en deux ans à peine d’une guerre impitoyable, marquée par la destruction et le massacre de civils à Gaza, à effacer, dans une partie de l’opinion mondiale, l’image emblématique des Juifs-israéliens-victimes-éternelles pour les transformer en bourreaux, jusqu’à risquer de gommer – inimaginable – le cauchemar de l’Holocauste, Trump, lui, est sur le point de faire oublier le débarquement historique des Alliés en Normandie, venus sauver l’Europe des nazis. Double exploit !
« Gémir n’est pas de mise… »
Décennie noire en vue ? Oui, bien sûr. Tout va dans ce sens. Les dictateurs ont open bar quand ce sont les tenants de la démocratie eux-mêmes qui se sabordent. Alors, à bas les élections et vive la loi du plus fort !
« Gémir n’est pas de mise… », chantait Brel, « aux Marquises ». L’endroit symbolise le paradis sur terre, la luxuriance et l’abondance, matinées par une innocence des premiers temps. Un peu comme le pays perdu des démocrates qui ont mangé leur pain blanc dans les années 70, qui semblent si lointaines. La démocratie serait-elle un mythe, proche du faux paradis des Marquises ?
D’ailleurs, regardons les réactions devant cette marche résolue vers une forme de fascisme. L’Amérique est sidérée, l’Europe ébranlée, la Chine attend son heure, la Russie est sûre d’elle et dominatrice… Où sont les voix qui s’élèvent au milieu du chaos de cette retraite en désordre ?
Ceux qui disent non
Elles existent pourtant. Rares, éparpillées, noyées dans le tumulte, mais fortes et, à la surprise générale, audibles. Qui ? Et que disent-elles ?
En Amérique, c’est Bernie Sanders, ancien candidat à la présidence, qui alerte : « l’Amérique aux mains des milliardaires, ces nouveaux oligarques ». Le politique n’est pas isolé : le monde scientifique lui-même se dresse, lors d’une mobilisation qui a culminé le 7 mars dernier avec les manifestations du mouvement Stand Up for Science dans plus de 30 villes américaines, refus soutenu par une mobilisation internationale notable.
L’étonnant, là, n’est pas le cri d’alarme, mais son écho. Plus spectaculaire encore est l’effet, là-bas, du discours d’un… « French senator », un simple sénateur français, Claude Malhuret : discours viral, traduit et repris en boucle sur les réseaux outre-Atlantique, à la Une des télés et des journaux. Un coup de tonnerre dans le ciel gris et bas des Américains.
Jusqu’ici, ils étaient conquis ou sonnés — on ne fabrique pas en vain une génération d’électeurs décérébrés par le cocktail série B, fake news, météo locale et réseaux zéros.
L’écho américain d’un discours français
D’abord parce qu’il renvoie les puissants du Capitole à leur vraie nature : «Washington est devenu la cour de Néron. Un empereur incendiaire, des courtisans soumis et un bouffon sous kétamine chargé de l’épuration… » . Ensuite parce qu’il donne à la déroute sa dimension historique : « Jamais dans l’histoire un président des États-Unis n’a capitulé devant l’ennemi. » Quant à la loi du plus fort, Make America Great Again, il la ramène à sa véritable dimension : la lâcheté. « Le roi du deal est en train de montrer ce qu’est l’art du deal… à plat ventre. »Et, en bon ancien médecin, il établit le diagnostic : « En un mois, Trump a fait plus de mal à l’Amérique qu’en quatre ans de sa dernière présidence. »
Pour la première fois, les Américains entendent les mots qu’ils n’osaient eux-mêmes prononcer. Évitons toute grandiloquence : ce n’est pas le discours du 18 juin, mais c’est déjà un appel à la résistance de l’Europe, sur lequel il conclut : « La tâche de notre génération est de vaincre les totalitarismes du XXIᵉ siècle. »
Résister, malgré tout
Oui, les voix dans ce chaos à venir sont rares, disparates, éparpillées pour l’instant, mais elles pointent et brisent le silence de l’acceptation. La décennie sera sans doute noire, mais elle ne sera pas inerte. Ces voix disent déjà que, au-delà du péril avéré du réchauffement climatique, il en existe un autre, tout aussi périlleux : la glaciation démocratique.
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