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Mossad: l’implacable guerre de succession

publié le 24/05/2026 par Marc Lefevre

Un mineur sacrifié, un général protégé, une démocratie à l’épreuve : la bataille autour de la nomination du chef israélien du Mossad révèle les failles du pouvoir

En Israël, le Mossad est le seul organe de sécurité et de défense ayant échappé aux critiques suite aux échecs de renseignements et à l’impréparation militaire qui avaient conduit aux massacres perpétrés par le Hamas le 7 octobre.

L’immunité du Mossad

Le succès spectaculaire de l’opération des beepers piégés contre le Hezbollah, ainsi que la sophistication des opérations de terrain du Mossad en Iran, avaient permis à David Barnea de préserver son institution face aux manœuvres de déstabilisation des organes de défense et de sécurité menées par Benjamin Netanyahou pour essayer de masquer ses propres responsabilités dans les échecs du 7 octobre. C’est pourquoi son chef, David Barnea, avait pu continuer à exercer ses fonctions jusqu’à l’échéance normale de son mandat.

Le dauphin de Netanyahou entre en scène

Mais dès l’annonce, en décembre 2025, du choix de Benjamin Netanyahou de nommer son proche secrétaire militaire, Roman Gofman, comme remplaçant de David Barnea, les interrogations et critiques ont fusé. Roman Gofman doit entrer en fonctions le 2 juin 2026 pour cinq ans, ce qui renforce l’urgence de la décision de la commission et de la Haute Cour.

Un général venu de Biélorussie

Originaire de Biélorussie, Roman Gofman ne parle pas l’anglais, ce qui, dans d’autres circonstances, aurait été considéré comme rédhibitoire quand on évolue dans le monde international du renseignement. Si son parcours militaire n’est pas contesté, son absence totale d’expérience dans le domaine du renseignement et de l’espionnage avait été soulignée. Mais dans le passé, d’autres militaires sans expérience préalable, comme Meir Dagan pour le Mossad, ou Ami Ayalon pour le Shin Bet, avaient rempli leurs fonctions avec succès et laissé un héritage favorable.

La commission Grunis ouvre le dossier

Lors de son audition en avril 2026 devant la commission d’État chargée de valider les nominations aux hautes fonctions de l’État d’Israël, les interrogations légitimes se sont transformées en véritable contestation. Cette commission, présidée par le juge Asher Grunis, ancien président de la Cour suprême de justice, a pour mission principale de vérifier l’intégrité morale des candidats amenés à occuper les plus hautes fonctions de l’État.

À l’occasion de son audition devant cette commission, Roman Gofman a été amené à s’expliquer sur les conditions dans lesquelles, en 2022, la division militaire 210, dont il avait le commandement sur la frontière nord d’Israël, avait recruté Ori, parfois orthographié Ouriel, Elmakayes, un jeune Israélien mineur de 17 ans, dans le cadre d’opérations d’influence et de renseignements dirigées contre la Syrie.

Ori Elmakayes, l’adolescent qui voulait servir

Le jeune Elmakayes s’était retrouvé immobilisé chez lui pendant plusieurs mois en attendant sa mobilisation à l’armée du fait d’une grave blessure à la main. Féru de géopolitique et de renseignements militaires, et parlant couramment l’arabe, le jeune Ori avait utilisé son immobilisation forcée pour ouvrir une chaîne Telegram intitulée « Le Monde des nouvelles ».

Curieux et intelligent, il avait réussi à alimenter sa chaîne avec des informations de qualité provenant des différents sites et canaux arabes du Moyen-Orient qu’il consultait tous les jours. Très rapidement, sa chaîne Telegram était devenue un site d’information de référence, y compris pour des médias israéliens.

Division 210 : mission clandestine à la frontière syrienne

L’activité de cette chaîne Telegram avait attiré l’attention de la division 210 de Tsahal, basée sur la ligne de front avec la Syrie et commandée à cette époque par le général Roman Gofman. Approché et sollicité par des officiers responsables de l’information de cette division, le jeune Ori avait accepté que sa chaîne Telegram soit utilisée pour des opérations de renseignements visant la Syrie.

En commençant à mélanger des informations véridiques classées confidentielles, fournies par ses contacts, avec des informations délibérément fausses, le jeune Ori était flatté d’avoir été choisi pour devenir un agent d’influence recruté par l’armée. Le problème est que l’armée, et en l’occurrence la division 210 commandée par Roman Gofman, avait agi de sa propre initiative en ne respectant aucune des règles en vigueur pour ce genre d’opérations.

  • Aucun recrutement de ce genre ne peut se faire sans l’autorisation du Shin Bet ou du Mossad.
  • Il est interdit de recruter des mineurs.
  • Il est interdit d’utiliser des citoyens israéliens pour des opérations d’influence orientées vers l’extérieur du pays.

Quand l’agent devient le suspect

Les choses se sont compliquées très vite. Alerté par la diffusion, sur les réseaux sociaux, d’informations militaires classifiées, le Shin Bet est remonté à la source. Le jeune Elmakayes a été arrêté et mis à l’isolement plusieurs semaines dans des conditions sévères. Mis en examen pour atteinte à la sécurité de l’État, il s’est retrouvé en détention administrative et assigné à un isolement strict pendant plusieurs mois, sans que ses dénégations et ses affirmations qu’il travaillait pour l’armée soient entendues et prises en compte.

Un agent abandonné par son chef

D’un côté, le Shin Bet a refusé de contacter les chefs de la division 210 et, de l’autre, les responsables de cette division 210 qui avaient autorisé et activé son recrutement l’ont abandonné.

C’est seulement après plus de vingt mois de détention que son avocat a pu récupérer son téléphone confisqué et montrer que son client agissait sur la base d’instructions militaires reçues de la division 210 de Roman Gofman. Si les charges portées contre lui ont dû être abandonnées, le traumatisme demeure et, depuis plus de trois ans, Ori Elmakayes suit un traitement psychiatrique et demande réparation.

Questionné sur cette affaire, en avril 2026, devant la commission Grunis, Roman Gofman s’est contenté de nier son implication et s’est retranché derrière des informations classées « confidentiel défense ».

Une commission de validation sous influence

Il faut souligner que trois des quatre membres de cette commission de validation sont directement redevables de leur nomination à Benjamin Netanyahou. L’un est membre actif du Likoud, la seconde est une juriste dont le fils travaille à la communication du Premier ministre et est mis en accusation dans le scandale du Qatargate.

C’est donc sans surprise que cette commission avait validé la nomination de Roman Gofman, avec la seule opposition de son président, le juge Asher Grunis, peu convaincu des explications embarrassées de Roman Gofman. Quant à Elmakayes, la commission n’a pas jugé utile de l’entendre.

Barnea, le chef duMossad met les pieds dans le plat

Mais, depuis cette validation douteuse, les protestations et les pétitions n’ont pas cessé. Fait exceptionnel, le chef du Mossad encore en fonction, David Barnea, s’est même autorisé à rendre publique une requête directe adressée à la Haute Cour de justice afin de suspendre la nomination de Roman Gofman.

David Barnea reproche à son successeur désigné de ne pas avoir assumé ses responsabilités face au non-respect des procédures régulières de recrutement d’un agent d’influence dans l’unité militaire dont il avait la charge. Plus grave encore, David Barnea affirme que le manque d’éthique morale de Roman Gofman, dans l’affaire Elmakayes, montre que cet homme est inapte à défendre des agents du Mossad mis en danger dans des circonstances extrêmes.

La Haute Cour convoque le témoin oublié

Cette mise en cause retentissante a forcé Netanyahou à répliquer pour réaffirmer ses prérogatives et justifier son choix. Le public en Israël s’est ainsi trouvé devant ce spectacle inhabituel d’invectives publiques entre un Premier ministre et le chef de ses services secrets.

Suite aux multiples pétitions reçues, la Haute Cour de justice a dû surmonter ses réticences à s’impliquer dans cette affaire et a accepté d’entendre le jeune Elmakayes. Le témoignage digne et émouvant du calvaire qu’il a subi pendant sa longue incarcération n’a pas laissé le choix à la Haute Cour de justice.

Ultimatum du 26 mai

Elle a enjoint à la commission de validation, présidée par le juge Grunis, de revoir sa décision, de récolter des informations complémentaires sur Roman Gofman qui n’avaient pas été portées à sa connaissance auparavant et d’accepter d’entendre le jeune Elmakayes. La commission Grunis doit produire une nouvelle décision justifiée et argumentée avant le 26 mai.

Une morale à géométrie variable

Il y a quelques années, l’État de droit prévalait en Israël, un haut niveau d’exigence morale était requis pour accéder aux hautes fonctions et le moindre doute jouait en défaveur du candidat. Itzhak Rabin avait démissionné de son poste de Premier ministre car son épouse avait négligé de fermer un vieux compte en banque ouvert aux États-Unis du temps où il y était ambassadeur. Yoav Galant n’avait pas été nommé chef d’état-major à cause d’une querelle de voisinage avec les habitants de sa résidence. Un candidat à la gouvernance de la Banque d’Israël n’avait pas été retenu sur la base de rumeurs d’un impayé dans une boutique hors taxes à Hong Kong.

Un chef du Mossad à tout prix ?

À ce jour, les témoignages contradictoires des différents responsables de la division 210 continuent et il est difficile de savoir si une commission dont la majorité des membres est sous l’influence de Netanyahou saura manifester l’indépendance de jugement nécessaire pour valider une nomination de cette importance.

On saura la semaine prochaine si un général de brigade qui n’a pas jugé bon de porter assistance à un mineur recruté illégalement par ses services pourra diriger un des services secrets les plus exposés au monde. On verra surtout comment les agents du Mossad, qui risquent leur vie au nom de leur sens de l’État, accepteront d’être sous les ordres d’un homme à l’éthique morale douteuse.


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