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Naples sous terre

publié le 15/10/2019 | par Jean-Paul Mari

Entre mer et volcan, loin du ciel et tout près des enfers, Naples a en sous-sol une sœur jumelle, une face cachée, l’équivalent d’une ville-miroir. Sous l’antique cité, un espace creux, monumental : un gruyère de huit millions de mètres cubes.


Entre mer et volcan, loin du ciel et tout près des enfers, Naples a en sous-sol une sœur jumelle, une face cachée, l’équivalent d’une ville-miroir. Sous l’antique cité, un espace creux, monumental : un gruyère de huit millions de mètres cubes.

 

 

Dans la voix de la femme, il y avait une telle force, une telle fièvre : « Où est Pasquale ? »

Mario Alamaro, le gardien des lieux, a reculé d’un pas. Elle était pourtant âgée, près de 80 ans, le corps tassé, tout habillé de noir, une de ces innombrables ailes de corbeau qui flottent à hauteur des murs de Naples. Mario a regardé son visage plissé, la coiffure échevelée. Et ses yeux. Hagards, exorbités, injectés de sang. Quelle douleur. Et pourtant, ils brillaient d’une détermination absolue. Bouillante d’impatience, presque menaçante, la vieille femme s’est avancée :
« – Où est-il ?
– Qui ?
– Pasquale ! Laissez-moi passer.
– Impossible. C’est interdit.
– Je dois le trouver. Ouvrez ! »

Estomaqué, Mario a déverrouillé la porte en fer forgé et la vieille femme s’est engouffrée dans la grotte du « Cimitero delle Fontanelle ».

Pauvre folle. Comment pouvait-elle espérer retrouver une âme perdue dans ce labyrinthe glacé, enterré sous une église, au sommet du quartier populaire de la Sanità?

Voilà bien quarante ans que l’endroit est fermé au public. C’est une fente dans la montagne, une crypte monumentale de vingt mètres de haut taillée dans la roche tendre du tuf. Des dizaines de galeries courent, profondes et sombres, sur 3.000 mètres carrés, flanquées de larges banquettes de pierre. Sur chaque espace libre, alignés ou en tas, disposés avec soin, en ordre régulier, ronds, blancs, couverts de poussière, le regard creux, mais la forme intacte… 40.000 crânes, couchés sur leur lit d’ossements, le peuple des morts du Cimetière des Fontanelles, né en 1657 quand la terrible épidémie de peste a ravagé la cité. « I Monatti », les hommes en cagoule jaune, poussaient leurs brancards à travers les rues pestilentielles de Naples et déversaient ici jusqu’à 3.000 cadavres par jour. C’était l’époque où on enterrait les défunts au plus près de Dieu, sous les églises.

Naples respirait la mort. La vie fuyait la cité, les corps noircis et tordus des suppliciés s’entassaient en vrac sur les « scolatoi », les « écouloirs ». Ils séchaient là, sans sépulture, bientôt rejoints dans l’histoire par les victimes des épidémies de choléra de 1835 et 1974. Il avait fallu sans cesse agrandir la caverne. Un coup de ciseau, un coin de bois dans la fissure, deux grands coups de maillet et tout un pan de montagne s’effondrait. Jusqu’au jour où, la paix revenue et les os blanchis, un moine et quelques religieuses avaient entrepris le grand tri.

« Ah, Pasquale, comme tu es beau… »

Mario se rappelle avoir suivi la vieille dame en noir qui trottinait dans l’obscurité et le silence étouffé par la poussière de tuf calcaire. Chaque pas semblait lui demander un terrible effort mais elle marchait droit, sans un regard pour les premiers crânes, certains posés sur un coussin de velours, protégés par une cloche de verre, un coffret de métal ou entourés de bougies, d’autres soulignés par une plaque de marbre gravé, « Anima Bella », « Pax », « Grazia ». Elle a contourné la « Bibliothèque », massive, haute de quatre mètres et large de cinq, ornée d’une statue d’un saint, architecture squelettique faite de tibias, de fémurs aux condyles polis. La vieille femme se hâtait, mais a pris le temps de se signer devant le « Golgotha », trois épaisses croix de bois plantées sur un épais monticule d’ossements. Elle marchait vite, boitant, souffrant, gémissant d’impatience « Pasquale… » avant de foncer droit vers une banquette baignée par la lumière grise d’un soupirail : « Ah, te voilà. Enfin ».

Mario l’a vu se précipiter vers un crâne noirâtre, s’agenouiller, saisir l’horrible relique et la presser contre son cœur : « Ah, Pasquale…comme tu es beau ! Je n’ai pas pu venir avant, pardon, mais je ne t’ai jamais oublié, tu es toujours dans mon cœur. Ti voglio tanto bene, sai… »

Mario Alamaro a écouté le long monologue. Voilà des années que ce responsable municipal du sous-sol travaille à améliorer l’entassement respectueux des Fontanelles. La cinquantaine solide, front massif, regard bleu pénétrant, carrure de militant communiste, barbe de syndicaliste, nez cassé d’enfant des rues de Naples, il lit sa ville comme un livre ouvert et peu de choses l’impressionnent. Cette fois, il reste interdit : « Moi, vivant, je n’existais plus. Elle était seule avec lui. »

La vieille a soulevé le clocheton de verre, nettoyé le tapis de velours mité, épousseté une miette de rosaire et entrepris de dialoguer avec le crâne, lui racontant quarante ans de sa vie en l’embrassant à pleine bouche. Avant de supplier Mario de lui permettre de revenir le lendemain avec une cloche toute neuve. Au nom de son amour d’enfance, son amant spirituel, « Pasquale », un moine obscur au crâne noir disparu le… 10 décembre 1818, il y a près de deux siècles.

La vieille dame n’est pas une forcenée. Autrefois, chacun pouvait venir ici, se choisir un crâne, connu ou inconnu, lui donner un nom, se l’approprier. Les bras chargés de fleurs et de bougies, le cœur empli d’espoir, le peuple de Naples venait aux Fontanelles célébrer le culte des crânes. Et il scellait un pacte étrange avec les morts.

Un amour fou

Les moines obscurantistes du Moyen-âge avaient inventé le « Purgatoire », pénible étape supplémentaire entre la vie et le paradis. Sans sépultures décentes, les pauvres morts des Fontanelles erraient donc comme des âmes en peine. De leur côté, les Napolitains, entre guerres, misère, peste et choléra, vivaient l’enfer sur terre. Chacun, homme ou femme, adoptait un crâne, le débarrassait de ses souillures, le lavait, le polissait, lui offrait un tapis de velours, des fleurs fraîches et la flamme d’une bougie. Les ménagères déposaient leur cabas plein de poireaux et de gousses d’ail. Et priaient, priaient, jusqu’à ce que leurs murmures sacrés atteignent le purgatoire et réchauffent les âmes transies.

Le vivant adoptait un crâne, lui donnait un nom, prenait soin du mort mais l’âme le lui rendait bien : « Doc Ut Des », « donnant-donnant », un mélange de dévotion, de rite macabre de commerce équitable. Là-haut, suspendu entre deux mondes, l’esprit pouvait éloigner le malin, soigner l’enfant malade, faire revenir le mari adultère et surtout, initié aux secrets de la numérologie, il avait la faculté de révéler le numéro de loto gagnant. Entre le vivant et son crâne, naissait un attachement profond, presque charnel, un amour fou, une passion.

« Au revoir, mon Pasquale. À demain. » Sa tâche accomplie, la boiteuse était repartie, le cœur léger, dégringoler un bon kilomètre de trottoirs de la Sanità, un des quartiers les plus dangereux du vieux Naples.

La Sanità ! Les policiers et les juges ne pénètrent pas ici, sauf brièvement et à moto, pour constater un meurtre. Au-delà des anciennes portes de la ville, bâti sur les pentes d’un ancien canyon, le coupe-gorge se réduit à un entrelacs serré de ruelles entortillées du Cours Amedeo jusqu’à l’église des Fontanelles. Une armée de Vespas englue la circulation, le marché aux légumes occupe le milieu de la rue. Les murs, tagués, marquent des frontières, les pièces de linge battent aux fenêtres comme des pavillons de combat de pirates. Les femmes vivent en noir, les gosses en bande. Et les adolescents-guetteurs servent aux caïds de la drogue, hommes mûrs, tranquilles et impitoyables, contremaîtres de chantier de cette cour des miracles. Les gens d’ici ont une furieuse envie de vivre, toujours prêts à mordre dans une pizza, la bouche de leur amoureuse ou la main du carabinier qui prétend les arrêter. Tout s’entremêle, la vitalité et la violence, le bruit et la fureur, la vie et la mort, le chaos d’un désordre établi. « Naples est la seule ville du tiers-monde qui n’a pas de carré européen », a dit un habitant. C’est l’Afrique, l’Orient, la Caraïbe orientale, un creuset de forge au soleil qui sent fort l’ordure, la poudre, l’ail et le piment.

Miracles à répétition

Je traverse le quartier à pas lents, bras au corps, l’air anonyme, aussitôt repéré par des dizaines de paires d’yeux. Le sommet du quartier finit en impasse. Là, une voiture en stationnement n’a jamais fini son créneau. Les roues sont encore inclinées, le véhicule déborde sur la chaussée. La place du conducteur est vide. À sa hauteur, une balle de gros calibre a étoilé le pare-brise. La Sanità sait régler ses comptes, avec simplicité.

Au milieu de ce « chaos calmo », la nécropole des Fontanelles apparaît comme un havre de paix éternelle. Grâce au « Lotto », les pauvres de la Sanità n’espéraient pas la fortune. Simplement le numéro gagnant qui leur permettrait de ne plus crever de faim. À la veille du tirage, l’hypogée était plein de fidèles en prières, dans la lumière tremblante des veilleuses électriques bleues. Beaucoup dormaient là, à même le sol, prêt de leur crâne, attentifs à leurs rêves, images cryptées envoyées par les âmes. L’image d’un père défunt se traduisait par le chiffre 9, la lame d’un couteau par un 6, l’apparition de la vierge par une série de chiffres… et la grille gagnante du « Lotto » apparaissait le matin au rêveur éclairé. Miracle.

Le bienheureux embrassait son crâne avec dévotion et l’enfermait à clé sous une cloche de verre, de peur qu’un jaloux ne lui vole son mort si généreux.

Miracle encore la tête éternellement brillante de « Donna Concetta », crâne blanc, lisse, suintant une essence divine, posé sur un autel juste après la statue de San Gaetano, protecteur des pestiférés. Autour d’elle, tous les autres crânes sont recouverts d’une épaisse poussière grise. Les esprits chagrins ont eu beau expliquer que seule la flamme des bougies provoque ces gouttes de condensation, toutes les femmes enceintes ou stériles couraient embrasser la sueur sacrée de cette belle âme porteuse de fertilité.

Mario se rappelle un vieux notable de la mairie de Naples, homme prospère mais sans enfant – chut ! Pas de nom – venu ici en secret avec se jeune épouse désespérée. « Ils ont beaucoup prié » en touchant le crâne de Donna Concetta. Quelques mois plus tard, Mario a reçu un faire-part de naissance reconnaissant. Surtout ne pas en rire. Cela peut-être dangereux. Certains couples illégitimes se rappellent avoir fait l’amour à l’abri des tombes et personne ne s’en offusque, mais pas question de manquer de respect aux « âmes du Purgatoire ».

Tout Naples connaît la légende de ces deux amants, à la veille de leurs noces, devant le crâne du « Capitaine », la tête la plus célèbre de la nécropole. À genoux, la fille prie et le garçon, défiant, plante le bout de sa canne dans l’orbite creuse du Capitaine : « Si tu existes vraiment, je t’invite à mon mariage… » Et il éclate d’un mauvais rire.

Au soir des noces, pendant le banquet, le jeune époux remarque un homme de dos, vêtu d’un uniforme militaire.
« – Qui t’a invité ?
– Toi. Aux Fontanelles.
– Insolent ! Prouve-le… »
L’homme se retourne, ouvre sa veste de Capitaine et laisse apparaître son squelette nu face au jeune homme, saisi, qui tombe raide mort.

La tentation de l’interdit

« On ne vient pas aux Fontanelles sans avoir la foi, c’est un sacrilège, prévient Mario, le militant communiste. Moi, l’athée, chaque dimanche je vais au cimetière municipal parler à ma mère morte il y a deux ans ».

Femmes enceintes ou matrones stériles, notables ou miséreux, laïques ou religieux, syndicalistes ou fascistes, le culte des « Âmes du Purgatoire » touche toute la société. Très vite, il prend la dimension d’une religion. Horreur : les vivants commercent directement avec les morts. Ils caressent l’interdit, échangent des faveurs, établissent un rapport amoureux, d’égal à égal. Pour qui se prennent-ils ces Napolitains, pour des Grecs anciens ?

D’ailleurs, les crânes font le plein de visiteurs chaque lundi, en hommage au jour dédié à Hécate, déesse grecque du monde souterrain. Allez, encore un effort et ils iront égorger un bouc noir à la Porte des Enfers, baigner la terre de sang et de lait et descendre consulter le devin Tirésias sur leur avenir. Rien d’étonnant de la part de ces mauvais chrétiens. Rebelles historiques, ils ont, par trois fois et les armes à la main, osé repousser la sainte armée de l’Inquisition. « À Naples, la religion sent le soufre. Et j’aime ça », jubile Jean-Noël Schifano, écrivain mécréant amoureux de la ville.

Et la modernité ne change rien aux croyances archaïques. En 1950, le culte est devenu si populaire qu’une ligne de tramway dessert le cimetière. C’en est trop : en 1969, un cardinal très catholique, Monseigneur Ursi, décide de fermer au public toutes les nécropoles du ventre de Naples. Les Fontanelles replongent dans leur silence : « Ah, Pasquale… »

Interdire l’accès aux entrailles de la Terre, voilà bien une idée de dévot ranci. C’est oublier que Naples a une sœur jumelle en sous-sol, une face cachée, l’équivalent d’une ville-miroir. Entre méditerranée et Vésuve, entre mer et volcan, loin du ciel et tout près des enfers, il y a un espace creux, monumental, l’équivalent de huit millions de mètres cubes…huit mètres cubes de vide par habitant.

Un vide abyssal

Tous les Napolitains marchent pieds nus au-dessous du volcan et au-dessus d’un gouffre. Sous leurs pieds, d’immenses carrières souterraines, des tombes et des catacombes, des dépôts clandestins d’ordure, des caves et des greniers à grains, la toile d’araignée de l’antique réseau d’égouts et un immense système hydraulique, aqueducs, canaux, puits, citernes. En surface, tous les édifices, maisons, églises, palais, châteaux forts sont construits en tuf couleur sable. Roche calcaire, friable et tendre, elle se raye d’un coup d’ongle. Souple et élastique, elle résiste à toute pression et aux secousses des tremblements de terre. C’est ce tuf providentiel que les bâtisseurs ont creusé sous leurs pieds. Prenez le volume de la ville, renversez-le et vous aurez une idée du vide abyssal des carrières souterraines de Naples.

Tout commence avec l’Odyssée d’Homère et l’histoire d’une sirène nommée Parthenopê. Elle voit passer le bel Ulysse, chante mais le guerrier grec, les oreilles bouchées par la cire, ne l’entend pas. C’était au temps où les sirènes portaient des ailes, avant que le moyen-âge, décidément bien triste, ne les affuble d’une queue pleine d’écailles. Désespérée, la femme-oiseau se jette dans la mer, s’y noie et les vagues portent son corps sur une plage volcanique en terre italienne. Naples est née d’un chagrin d’amour.

Déjà, les premiers colons creusent pour construire. La cité, brûlée par le sel de la mer et la lave volcanique, manque cruellement d’eau potable. Les Grecs vont la chercher à soixante kilomètres de là, dans la montagne de l’Avellino. « Il Bolla », l’aqueduc, s’enfonce en sous-sol pour distribuer l’eau douce à tous les habitants. En 79, les Romains sont là, l’explosion du Vésuve ensevelit Pompéi sous une nuée de feu mais Naples, obstinée, grandit toujours et demande plus d’eau. Le nouvel aqueduc souterrain, « Augusteo », court jusqu’à la ville romaine de Praïa, aujourd’hui engloutie par les flots.

Quinze siècles plus tard, le Duché de Naples fait appel à un mathématicien pour étendre la toile d’araignée des canaux. Creuser, creuser et encore creuser. Déjà, le ventre de Naples est habité, convoité, parcouru par la soldatesque, les criminels et la « congrégation des ouvriers de l’aqueduc », puissante organisation capable de priver d’eau un palais. Les « pozzari », empoisonneurs de puits, peuvent mettre un quartier à genoux en jetant des charognes dans les canaux, à l’origine de terribles épidémies. Et une loi punit de plusieurs centaines de coups de fouet, autant dire la mort, ceux qui « souillent les puits en y jetant des chats morts ».

La Peste, grands Dieux, la terrible peste de 1657… Naples, resplendissante, est la ville plus peuplée d’Europe, 400.000 habitants. La pestilence en tue les trois-quarts. Les brancardiers encagoulés ramassent 5.000 victimes par jour sur le pavé. La ville empeste, submergée par les morts. Dans les rues, les carrosses des habitants en fuite tressautent sur les corps. Le « Cloaca Massima », le plus grand égout de la ville, bouché par les cadavres, explose à la première grande pluie et toute la Via Toledo est inondée de restes humains. La Peste est un trauma collectif. Déserte, Naples perd sa mémoire. Les fugitifs ne retiennent que cette eau maléfique, capable de transformer une opulente capitale en mouroir. Il faudra attendre 1885 et la construction d’un dernier aqueduc moderne, hermétique et sous-pression, pour mettre fin au cauchemar des épidémies.

Jusqu’au jour où le ciel et le sol grondent à nouveau. Pour une fois, ce n’est pas le Vésuve mais des flottilles d’avions modernes qui se disputent l’antique colonie. Partenopê est détruite, d’abord avec raffinement par les bombardements anglais en 1940 et 1941, puis avec force par les B-27 américains en 1942 et 1943, enfin avec méthode par les Allemands de 1943 à 1945. Avec 105 raids aériens, Naples est la ville la plus bombardée d’Italie. Pour échapper à la mort venue du ciel, les Napolitains régressent dans les entrailles de la Terre. Le ministère de la guerre fait aménager 500 carrières et citernes grecques, de quoi accueillir 400 000 personnes, des abris avec rampe d’accès, banquettes, sanitaires, douches et veilleuses électriques de 12 volts. À trente mètres de profondeur.

Dans la montagne habitée

Nous y sommes. Il fait frais et sombre. J’avance à la chandelle, les épaules de travers, entre les parois courbes et exigües d’une canalisation antique. Le mur est parfois percé d’un orifice où gargouille un ruisseau. Une fissure donne sur une citerne vaste comme une cathédrale. Un couloir débouche sur un puits, une petite salle décorée d’un tank allemand, – comment est-il arrivé là ? -, et se perd dans le réseau infini des grottes naturelles et des anciens abris anti-aériens. Enzo jubile.

Ingénieur-géologue savant reconverti en hommes d’affaires gourmand, président d’une société privée, l’« Association du sous-sol », Enzo adore perdre l’étranger dans les profondeurs de sa terre. Avec lui commence un parcours chaotique en 3D où tout repère est aboli. À l’air libre, planté entre deux immeubles anonymes sur Spaccapoli, il tend le bras gauche : « Ici, le théâtre romain où aimait chanter, – faux -, l’empereur Néron ». Puis le bras droit : « Là, la scène et les gradins publics pour 7000 spectateurs. ».

Je ne vois rien. Soit. Un quart de tour, un coup de sonnette sur une porte en fer et nous entrons dans un couloir en ogive, le soubassement en briques rouges de l’ancien théâtre romain. Enzo traverse la chambre, pousse un lit sur roulettes, découvre une trappe et descend un escalier caché : « Ici les Thermes où Néron venait se baigner entre deux chants. » Un ancien mur romain, fait de pavés en forme d’obus, sépare d’une autre cave. L’escalier en ruines débouche sur une épicerie, traverse la rue, aboutit dans un minithéâtre. Là, à dix mètres sous terre, des ouvriers maçonnent les futures chambres d’un hôtel trois étoiles : « Le musée classique, c’est désuet, il faut faire vivre les ruines », clame Enzo. Il montre l’emplacement de la prochaine « École de la Pizza ». Pardon ? « Forcément, la géothermie est la seule température adaptée à la cuisson parfaite de l’authentique Pizza napolitaine.»

Encore un escalier, un minuscule ascenseur, une porte à pousser, des canalisations grecques à enjamber, trois salles à traverser et un coup sec sur une porte massive. Un temps. Derrière l’épaisse cloison monte une musique sacrée. La porte finit par s’ouvrir, tirée par un homme pâle en robe de bure. Nous sommes dans la cour d’un couvent des sœurs Téatines. Au centre du cloître, un parking ; à l’étage, les chambres des religieuses. Le réfectoire est dominé par une forte odeur de naphtaline et un immense tableau de Soliméo, Saint Paul tombe de cheval. Un chef-d’œuvre.

Derrière une autre porte apparaît une chapelle magnifique, au toit crevé en son centre, là où un obus allemand est tombé. Une dernière porte et je me retrouve à l’air libre, les yeux clignotants sous le soleil jaune de Naples, au milieu des voitures, dans le bruit, les couleurs violentes et l’odeur charnelle du magma de la ville. Avec le sentiment d’émerger au sommet d’une montagne habitée.

L’amoureux exilé dans sa grotte

« Autrefois, un chercheur a prouvé qu’on pouvait traverser Naples d’est en ouest sans apparaître au jour », aime rappeler Enzo le géologue. Régulièrement, cette terre s’ouvre, sans prévenir, sous les pieds de ses habitants. En juillet 1984, une fissure via Nicolardi avale un container censé servir d’abri aux… réfugiés du tremblement de terre. Quatre ans plus tard, via Sacramento, la voute d’une cavité inconnue cède, emportant trois immeubles entiers. Au printemps 1994, à Vico Santa Margherita Fonseca, un gouffre aspire la chambre où dormaient paisiblement les époux Antonio et Maria de Martino. Les pompiers les récupèrent, trente mètres plus bas. En très mauvais état.

Deux ans plus tard, tous les journaux de Naples font leur une sur l’épisode tragique survenu à Secondigliano, un quartier pauvre du Nord de la ville, fief de la camorra. Il est 16H30, c’est l’hiver, il pleut, un bruit effrayant se fait entendre. La terre s’ouvre à nouveau, avale tout, passants, voitures et maisons entières. Au fond du gouffre, une montagne d’ordures en décomposition accumulée dans un dépôt sauvage libère un nuage pestilentiel. Et inflammable. L’instant d’après, d’immenses langues de feu sortent de la crevasse. Treize morts, une disparue et des corps calcinés, en lambeaux, au fond de l’abîme.

En 1968, pour cartographier les entrailles du monstre, un groupe de jeunes spéléologues menés par Clémente Esposito, propose à la commune d’explorer le sous-sol. Payés une misère, – 100 lires le mètre carré découvert et 200 lires pour un puits -, ils parviennent à répertorier 100.000 mètres cubes de vide. Au fond, tout est mortel, les tunnels menacent de s’effondrer, l’inondation menace et les ordures exhalent des gaz explosifs. Le 7 juin 1979, près du palais des Gradoni, un menuisier jette une feuille embrasée, histoire de « mieux voir le fond », dans un puits où il accumule les déchets de son atelier. Tout prend feu, trois palais disparaissent dans l’incendie, trente familles sont évacuées et il faudra trois semaines aux pompiers pour venir à bout des flammes souterraines.

Appelés en mission de reconnaissance, encordés et lampe sur le front, l’équipe de Clémente bute sur une grande paroi de bois. Une fois l’obstacle brisé, des dizaines de chaussures et une montagne de linge leur tombe dessus. « En nous voyant surgir de l’armoire familiale, les propriétaires nous ont proposé un café… », raconte Clémente. Une heure plus tard, un patron les voit faire irruption dans son dépôt de parfums, les enferme à clé et court appeler la police. Un jour, dans un tunnel oublié de Posillipo, Clémente se retrouve face à un personnage hirsute, furieux d’être débusqué de son refuge secret : « Un ancien enseignant, exilé volontaire depuis de longues années dans cette grotte, un pauvre homme brisé par une terrible déception amoureuse. »

L’équipe de spéléologues frôle souvent la mort. En mission de reconnaissance sous l’hôpital San Camillo, Clémente entend une énorme foreuse en train de percer le mur au-dessus d’eux : « On s’est tous mis à hurler ‘’Arrêtez ! Attendez, on va sortir’’ ». De l’autre côté de la paroi, un long silence se fait. Puis leur parvient la voix forte d’un ouvrier : « Non, ne sortez pas. Donnez-nous seulement les …numéros du Lotto. »

Ceux qui ont horreur du vide

Dans son bureau à la mairie, Mario Alamaro, le gardien des Fontanelles, étale une immense carte géologique de la cité. En gris, en surface, le dessin sombre des constructions ; en rouge, superposé, le maillage des cavités souterraines, 800 petites taches, en peau de léopard. Mario soupire : « Nous connaissons à peine la moitié de tous les gouffres de Naples ». L’abîme, le vacarme, le feu, l’enfer…Ah, il en faut des couvents, des églises, des cathédrales, de ces places fortes de Dieu pour barrer en surface le chemin aux forces maléfiques qui montent du monde d’en bas.

Sur la place del Gesù, un Christ se tord sous le violent soleil de Naples, le goudron fond et les semelles aspirées, collent aux pavés. À deux pas, la Piazza Dante vit suspendue au-dessus du vide souterrain d’un immense grenier à grains. Les lourdes dalles de basalte noir griffé de la via dei Tribunali jouxtent la rue de la Citerne d’Huile, enterrée. Dans un bureau de la Piazza Cavour, un spéléologue malicieux a planté son fauteuil à l’aplomb d’un trou vertigineux. Partout les Napolitains vivent en suspens. Sous leurs pieds, à tout instant, la terre peut se fissurer. Et les engloutir. Eux n’en ont cure. Ils vivent chaque instant comme un moment d’éternité, aiment, se multiplient, et grandissent avec une rare insolence. En défiant les lois de la physique, des dieux et des hommes en uniforme bleu de la « Questura », préfecture et quartier-général de la police.

Enfin, voilà des gens qui ont horreur du vide. Notamment celui des tunnels que les criminels locaux sillonnent pour mieux frapper. Au troisième étage de la Questura, il y a deux places fortes. Le premier bureau regroupe les spécialistes anti-camorra, version napolitaine de la mafia. Une vingtaine d’hommes à peine, en jean, tee-shirt, basket, simples et solides, de vrais Napolitains. Aux antipodes des flics de série américaine pervertis par la technologie, ils baignent dans les quartiers populaires, connaissent tout des us et coutumes de la camorra , connaissent les règles, parlent le dialecte des rues, évitent l’usage gratuit de la violence, mènent à l’aube des perquisitions respectueuses en laissant au caïd le temps de mettre costume-cravate avant de le menotter. Une poignée d’hommes, trimant dix-huit heures par jour, mal-payés mais incorruptibles, tenaces et efficaces, des moines-soldats en guerre contre la Pieuvre : « Couper quelques tentacules ne suffit pas, il faut la décapiter », dit leur devise.

Ceux-là savent que les camorristes utilisent les tunnels de la ville pour se déplacer, fuir, tenir des réunions secrètes, planquer leurs armes et leur stock de billets. À proximité du Cimetière des Fontanelles, dans de vastes grottes naturelles, ils ont découvert des parkings aménagés et un polygone de tir. Un tunnel long et étroit, encombré de cibles, d’armes de guerre, de fusils d’assaut Kalachnikovs et de mitraillettes Uzi. Plus une montagne de cocaïne.

Les carabiniers ont surpris le boss du sinistre quartier de Forcella, Carmine Giuliano, dit o’Lione, dans sa cachette souterraine à deux pas de chez lui. Comme tout boss qui se respecte, o’Lione était fugitif au cœur de son propre territoire. Et quand les stups ont ratissé l’appartement vide de Rafael Stolder, célèbre chef de clan, ils ont découvert une cache donnant sur une porte télécommandée et un escalier souterrain menant droit au réseau d’égouts de la ville… où l’homme avait déjà disparu.

Le ballon d’or de Maradona

Le deuxième bureau de la Questura est marqué d’un écriteau « Brigada Antirapina ». L’équipe est dirigée par un petit homme tranquille, Luigi, 48 ans, connu comme « Il Professore ». Ses adjoints aux allures de voyou portent d’étranges surnoms, Rambo, Mucca la Vache ou l’Âne de Sardaigne. « Pour arrêter les criminels, il faut raisonner comme eux, adopter leur mentalité, devenir un des leurs », dit Luigi. Un matin de 1986, il découvre un casse au « Banco Nazionale d’Agricoltura » avec prise d’otages, directeur séquestré et cinquante coffres de diamants fracturés. Bilan : cinq à six milliards de lires envolés. Parmi les trésors disparus, le célèbre ballon d’Or de Maradona, volé et fondu en Toscane, brise le cœur des tifosi. Du beau travail de pros.

« Il Professore » visualise aussitôt le point d’entrée : le sous-sol. Il ne sait pas encore que l’aventure qui commence va conduire toute son équipe à deux doigts du désespoir et de la folie. « Banco di Napoli », « Credem », « Monte de Paschi », « Banco di Roma », « Banco Nazionale del Lavoro », « Ufficio Postale », toutes les places fortes sont investies : « Pendant sept ans, ils frappaient où et quand ils voulaient. Un casse le matin, un casse le soir, toujours des gros coups. On devenait dingues ».

Nuit et jour, ses hommes étudient le réseau d’égouts, les conduites grecques et romaines, les tunnels de services, métro, électricité, gaz et téléphone. Premier constat, les voleurs ne travaillent que la nuit. Le jour, les pères tranquilles de la Sanità saluent le facteur et emmènent leur gosse à l’école. La nuit, ils creusent. En surface, un homme marche vers la banque en mesurant ses pas. Puis se dirige vers un radio-taxi. En sous-sol, un complice, muni de radio, fore la distance indiquée. À la moindre patrouille, l’homme en surface donne l’alerte. Silencieux, invisible, imparable.

« Il Professore » finit par trouver le point faible. Pour entreposer le matériel nécéssaire – combinaisons de travail, torches électriques, marteaux-piqueurs et radios -, il faut une base souterraine fixe. L’opération « Underground », premier ratissage des sous-sols, permet d’arrêter une bande de douze truands, « Tutu », « Pepe o Lungo » (Pépé le grand), « O carroziere » (le Carrossier), « Occhio Pala » (l’Exorbité)… tous quinquagénaires, bien connus à la Sanità, des hommes dangereux, calmes et intelligents. L’équipe de Luigi croit pouvoir respirer.

Sauf que les cambriolages continuent. Parfois, les malfrats creusent jusque sous le hall de la banque, découpent le sol et placent un cric. Au jour de l’attaque, un simple coup de manivelle fait sauter la dalle. Les truands prennent tout le monde en otage, ferment la banque et y apposent un panneau « Fermé pour cause de réunion syndicale »… Quand les policiers arrivent, ils trouvent les entrées d’égouts du quartier bouchées : « Nous, impuissants, on les voyait travailler, masqués, cagoulés, otages en mains, à l’intérieur de la banque, devant nous », enrage encore Luigi. Il lui faudra des mois pour comprendre que le gang est en réalité composé de six bandes différentes, indépendantes et sans chef. Celui des « Vigilante » tombera le premier.

La faillite des psys

Un matin, le gardien de la « Banca Commerciale Italiana » entre dans les toilettes et bute sur un truand planqué dans la fosse septique. Les deux hommes ouvrent le feu en même temps. Le gardien s’affaisse, une balle dans le ventre. Le truand fuit, atteint au visage… « On a passé douze heures dans les tunnels, à suivre les traces de sang. » Au bout du tunnel, il y a l’arrière-boutique d’une épicerie du quartier de la Sanità. Et toute la base logistique du gang. L’analyse en laboratoire du code ADN du sang du blessé et deux ans de perquisitions permettront une arrestation décisive : Mario Micillo, 60 ans, notable très respecté du quartier mais chef de gang à la mâchoire trouée d’une balle de 9mm. Un à un, « Il Professore » réussit à capturer toutes les bandes fantômes. Même les plus inattendues. Il y a deux ans, l’équipe arrête le gang des « Carabinieri », des policiers et des maréchaux dont l’informateur était le planton de la Questura. Depuis, de temps à autre, un nouveau casse des profondeurs oblige Luigi, « Il Professore », fatigué, à replonger dans les égouts antiques de Naples. Avec quelques beaux souvenirs : « Une nuit, j’entre dans une salle des coffres et je trébuche sur des « gravats ». À tâtons, il trouve l’interrupteur, allume et voit le sol briller de mille feux : « Je marchais sur une montagne de bijoux, de l’or, des diamants…Mamma Mia »

De l’or et des diamants, Naples en regorge. Et les pauvres peuvent les toucher de leurs doigts tremblants. En plein centre-ville, via dei Tribunali, deux crânes noirs en bronze, aux fronts défoncés par les caresses des fidèles, marquent l’entrée de l’église des « Âmes du Purgatoire ». La chapelle en soi n’a rien d’extraordinaire. Sauf un escalier menant à une autre église, vaste et souterraine. Six tombes rebondies, des veilleuses électriques bleues et quelques couvertures, – de quoi réchauffer les morts -, mènent à la plus célèbre des jeunes mariées.

Elle est belle, Lucia, avec sa coiffe blanche intacte, ses bijoux et des fleurs toujours fraîches, entourant son crâne à peine verdi par la moisissure. Toutes les femmes de Naples viennent l’embrasser. Toutes connaissent l’histoire de cette jeune roturière amoureuse d’un prince qui lui avait promis le mariage. Las, le jour de ses noces, la famille d’aristocrates a dit non. Et Lucia s’est laissé mourir. D’un chagrin d’amour, comme la sirène Partenopê.

Dehors, dans la lumière et le feu de la cité, je respire les odeurs de café noir, de brioches sucrées et de tomates fraiches. Et je regarde cette cité amoureuse de ses morts vibrer de bonheur et de rage de vivre. Ici, le taux de suicide est le plus bas de toute l’Italie. Ici, les psychanalystes font faillite et Freud a détesté cette ville où les gens étalent leur inconscient sur la table. Les Grecs de Naples embrassent leurs crânes avec amour et mordent dans la vie. Ils connaissent le secret des Âmes du Purgatoire. Les morts, ces pauvres morts ont de grandes douleurs. Il suffit d’en prendre soin et de les aimer très fort. Et eux, reconnaissants, vous laissent vivre en paix.

Par Jean-Paul Mari

Dessin de Maria Mercédès pour la revue XXI

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