« Ne fuyez pas, sinon on vous tire dessus » : des Kényans enrôlés de force dans l’armée russe
Attirés par des promesses d’emplois bien payés, des centaines de Kényans ont été piégés, envoyés en Russie puis contraints de combattre en Ukraine. Récit
Loin de l’Afrique, sur le front d’une guerre qui n’est pas la leur
Sur son avant-bras droit, les cicatrices sont indélébiles. Victor, 28 ans, se souvient du jour où un drone ukrainien l’a pris pour cible. Comme lui, Mark, Erik et Moses, Kényans revenus vivants de Russie, racontent avoir été enrôlés de force dans l’armée russe. Beaucoup d’autres n’ont jamais reparu. Tous décrivent une même trajectoire : un départ pour un emploi civil, une arrivée sous contrainte, puis l’envoi au front.
La promesse d’un salaire, le piège d’un recrutement
Tout commence à Nairobi, par des offres diffusées par une agence de recrutement privée. Vendeur, agent de sécurité, sportif professionnel : les postes annoncés varient, mais les salaires promis, entre 920 et 2 400 euros mensuels, font figure de fortune dans un pays où nombre de travailleurs gagnent moins de 100 euros par mois. Le chômage est élevé, l’État encourage l’émigration, et la diaspora est présentée comme un levier économique majeur.
Les candidats sont intégrés à des groupes WhatsApp en swahili. Des Kényans déjà en Russie les rassurent, évoquent une vie meilleure et des rémunérations au rendez-vous. Un discours qui se révélera largement fabriqué.
« Si tu ne signes pas, tu es mort »
À l’arrivée en Russie, le décor change brutalement. Victor est conduit dans une maison abandonnée, à plusieurs heures de Saint-Pétersbourg. Le lendemain, on lui présente un contrat en alphabet cyrillique. Il ne comprend rien au texte, mais le message est clair : signer ou mourir. Quelques jours plus tard, il retrouve des compatriotes aperçus sur WhatsApp, hospitalisés, amputés, menacés de mort s’ils dissuadent les nouveaux arrivants.
Mark se voit offrir un retour au Kenya à une condition irréalisable : rembourser l’équivalent de plus de 3 000 euros, censés couvrir les frais de voyage. Pour des hommes issus de milieux très pauvres, l’alternative n’existe pas.

Le mirage sportif et le contrat fantôme
Erik pense un temps avoir décroché un contrat de basketteur. Après un entraînement local, il signe un document qu’il croit sportif. Dès le lendemain, il est envoyé dans un camp militaire. Moses, lui, comprend l’arnaque avant le départ mais n’ose plus reculer. Son contrat mentionne un an de service militaire, des obligations légales, mais aucun salaire. Aucun des quatre ne percevra ce qui avait été promis. Deux affirment n’avoir pas touché un rouble.
Une filière sous enquête à Nairobi
Tous sont passés par la même agence, Global Face Human Resources, qui se présente en ligne comme un dénicheur d’« opportunités excitantes ». L’entreprise est aujourd’hui introuvable, ayant déménagé à plusieurs reprises. Un de ses employés, Edward Gituku, est poursuivi pour trafic d’êtres humains après une descente de police ayant permis de libérer 21 jeunes hommes sur le point de partir pour la Russie. Libéré sous caution, il conteste les accusations.
Les victimes, elles, affirment l’avoir vu à l’œuvre, jusqu’à les accompagner à l’aéroport. Selon des déclarations antérieures de la défense, plus d’un millier de Kényans auraient été envoyés en Russie, présentés comme des volontaires. Les témoignages recueillis racontent une autre réalité : celle d’une main-d’œuvre étrangère vulnérable, happée par la guerre faute d’alternative.
Tous droits réservés "grands-reporters.com"