Nigel Farage, le « clown » ne fait plus rire
Vainqueur des élections locales, le bouffon europhobe se transforme en chef de file nationaliste, porté par des millions venus de l’étranger
Une victoire « sismique » qui bouscule le paysage britannique
Nigel Farage pavoise. Le 8 mai, jour anniversaire de la capitulation allemande en 1945, mais surtout lendemain de sa propre victoire aux élections locales du Royaume‑Uni, il a survolé en hélicoptère la campagne britannique. Depuis, la mine autosatisfaite, il pérore sur cet événement « sismique ». Son parti Reform UK a pris 1 444 sièges de conseillers municipaux sur 5 000 et emporté 14 conseils locaux. Les travaillistes au pouvoir en ont perdu 1 406. Une déroute pour le Premier ministre Keir Starmer. Le leader d’extrême droite convoite désormais le 10, Downing Street.
Sur un air de Brexit
Un succès qui confirme l’ancrage territorial des populistes britanniques, avec des scores particulièrement élevés dans les zones suburbaines ouvrières qui ont voté pour le Brexit il y a neuf ans. Un électorat non sans similitude avec celui du Rassemblement national en France. Le bipartisme est mort au Royaume‑Uni, comme ailleurs en Europe. Le pays compte désormais cinq formations, avec en tête celle de Farage.
Un « clown » devenu stratège de la rupture
Pendant vingt ans, le leader de Reform UK, clamant ses idées nationalistes et populistes, la pinte à la main, le cigare au bec, célèbre pour ses chaussettes aux couleurs de l’Union Jack et ses propos sans nuances sur les étrangers, a défrayé la chronique par ses mimiques. Surnommé le « clown », il n’a pas été pris au sérieux jusqu’au vote sur le Brexit dont il s’était fait le héraut. Et même si une majorité de Britanniques semble regretter cette rupture avec l’Union européenne, ils ne paraissent pas lui en vouloir de l’avoir souhaitée et obtenue. Ni même d’avoir proféré quelques mensonges éhontés pour en justifier la nécessité.
Une vague anti-immigration
Il est vrai que Nigel Farage a changé de registre démagogique. Il a abandonné l’europhobie pour la xénophobie. Ce virage stratégique lui a plutôt réussi puisque son parti caracole en tête des sondages, à 30 % des intentions de vote contre 15 % il y a un an. Une vague anti‑immigration a déferlé sur la Grande‑Bretagne et Nigel Farage promet, tel Donald Trump, des centaines de milliers d’expulsions.
De Bruxelles à Washington, la trajectoire d’un tribun radical
D’ailleurs, il ne craint pas d’afficher sa proximité idéologique avec le président américain. Le « clown » a même été reçu dans le Bureau ovale. Qu’est‑ce qui vaut une telle ascension à l’ancien courtier en matières premières qui a préféré la Bourse aux études supérieures ? Membre du Parti conservateur, avant de fonder en 1993, à 29 ans, le Parti pour l’indépendance du Royaume‑Uni, il apparaît jusqu’alors comme un personnage très à droite mais sans éclat particulier. Il va vite se faire connaître par ses convictions extrêmes et sa verve agressive.
Au Parlement européen, il critique le président Herman Van Rompuy, lui attribuant « le charisme d’une serpillière humide et l’aspect d’un guichetier de banque ». Ce genre de sortie augmente singulièrement sa popularité. Ses batailles contre l’Europe et ses dirigeants sont incessantes. Il tente en 2004 d’obtenir la démission du Français Jacques Barrot, vice‑président de la Commission, en raison d’une condamnation pénale de ce dernier pour financement illégal de parti.
Le tribun anti‑système rattrapé par l’argent des donateurs
Une affaire qui laisse aujourd’hui songeur lorsque l’on connaît les révélations sur les finances de Reform UK et celles de Nigel Farage lui‑même. « The Guardian » a affirmé que le dirigeant avait reçu un don personnel de 5 800 000 euros de Christopher Harborne, investisseur amateur de cryptomonnaies, qui a par ailleurs versé plus de 25 millions d’euros à son parti. En janvier, le « Financial Times » a noté que les Émirats arabes unis ont payé plus de 1 000 euros pour un voyage à Abou Dhabi et 10 450 euros pour un laisser‑passer donnant accès au paddock du Grand Prix d’Abou Dhabi. Farage serait‑il amateur de courses hippiques ?
64 000 euros pour un « évènement caritatif »
Toutes ces libéralités ont bien sûr une justification. Le don personnel doit mettre le leader populiste à l’abri du besoin et lui permettre de se consacrer exclusivement à sa cause. L’heureux bénéficiaire avait quand même oublié de déclarer la somme. Le financement de ses voyages s’expliquerait, lui, par l’extrême intérêt que portent certains dirigeants étrangers aux idées et aux projets de ce personnage‑clé de la politique britannique. Ainsi, Basim Haidar, milliardaire libano‑nigérian, a payé 64 000 euros pour que Nigel Farage et deux de ses collaborateurs se rendent aux États‑Unis pour une « conférence et un événement caritatif ».
Les « pères‑la‑rigueur » des extrêmes droites cèdent à la corruption
Parfois, les « pères‑la‑rigueur » les plus affirmés finissent par considérer que « la corruption a des attraits inexplicables, même pour les âmes les plus honnêtes », écrivait, non sans ironie, Théophile Gautier. En tout cas, les grands discours des extrêmes droites européennes qui prétendent, dans tous les pays, nettoyer les écuries d’Augias des démocraties perverties, aux mœurs dissolues et aux principes évanescents, cachent la plupart du temps une remarquable prédisposition à la vénalité. Comme si le moralisme était le signe infaillible d’une vraie absence de morale. Les Hongrois, avec Orbán, en ont fait la pénible expérience.
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