Otages israéliens: le dernier marchandage de Netanyahou
Les autorités savaient où se trouvait le corps du dernier otage mais Netanyahou ne l’a fait rapatrier que sous la pression américaine avant de tenter de récupérer le « retour du héros »
« Il était parti le premier, il est revenu le dernier »
Ce 7 octobre 2023, Ran Gvili, jeune policier de 24 ans, est en arrêt maladie dans le désert du Néguev, à 70 kilomètres de Gaza, dans l’attente d’une opération de l’épaule. Quand l’attaque du Hamas fut annoncée, il n’hésite pas : arme personnelle en main, il rejoint son unité pour défendre les localités israéliennes sous le feu.
Tout au long de cette journée, les témoignages concordent : Ran Gvili s’est battu sans relâche, malgré une infériorité numérique écrasante face aux terroristes. Blessé à deux reprises, il tomba finalement sous les balles en défendant le kibboutz Alumim, à seulement cinq kilomètres de la bande de Gaza. Pendant des mois, sa famille ignorera son sort. Les autorités israéliennes ne confirmeront sa mort qu’ultérieurement, révélant que son corps avait été emmené dans l’enclave palestinienne.
Un symbole du 7 octobre
Son engagement, sa mort, et surtout ce statut de dernier otage non récupéré parmi les 251 détenus par le Hamas ont fait de Ran Gvili une figure emblématique des sacrifices imposés à Israël ce jour-là.
Le cessez-le-feu, signé en octobre 2025, n’a pas apaisé les tensions. Bien au contraire : le gouvernement Netanyahou, invoquant la mauvaise volonté du Hamas à restituer sa dépouille, en a fait un prétexte pour retarder la mise en œuvre de la deuxième phase du plan de paix américain. Pourtant, dès décembre 2025, des médias israéliens affirmaient, sur la base d’aveux de détenus du Djihad islamique, que les autorités savaient où reposait le corps du jeune policier.
Pression américaine
La semaine dernière, l’arrivée en Israël de Steve Witkoff et Jared Kushner, émissaires américains, change la donne. Leur mission : faire plier Netanyahou et obtenir la réouverture du passage de Rafah. Par un hasard troublant, c’est précisément ce jour-là qu’Israël annonce avoir localisé le corps de Ran Gvili.
Sans attendre, l’armée se mobilise. Sur un cimetière jouxtant la ligne de cessez-le-feu, des équipes militaires et médicales exhument des centaines de dépouilles. En moins de quarante-huit heures, l’identification est confirmée. Le rapatriement peut enfin avoir lieu, mettant un terme à une attente insoutenable pour sa famille et pour tout un pays.
Une émotion nationale, puis le malaise
Le retour de sa dépouille déclencha une vague d’émotion sans précédent, transcendant les clivages politiques – à l’exception notable des ultra-orthodoxes, opposés à la conscription. Pendant des jours, les chaînes de télévision diffusent en boucle les mêmes images : la liesse des soldats lors de l’identification, le convoi funéraire, les obsèques solennelles.
Pour qui ne connaît pas Israël, cette ferveur peut surprendre. Pourtant, elle s’enracine dans une tradition millénaire : dans le judaïsme, aucun mort ne doit être abandonné. Et dans un pays marqué par des décennies de conflits, l’idée de laisser un soldat sur le champ de bataille est tout simplement insupportable. Sans compter les récits poignants des otages libérés, décrivant l’enfer de leur captivité.
La récupération maladroite de Netanyahou
Mais l’union nationale est de courte durée. Dès le lendemain des funérailles, la conférence de presse de Benjamin Netanyahou fait l’effet d’une douche froide. Sa tentative maladroite pour s’approprier symboliquement la fin de « l’épisode otages » est perçue comme une provocation par les familles des victimes.
Face à son autosatisfaction affichée, l’opposition – et surtout les proches des otages morts en détention – lui rappellent sans détour les accords de libération qu’il avait lui-même torpillés, sous la pression de son aile la plus radicale.
Une guerre sans issue politique
Si certains ont cru que le rapatriement de Ran Gvili marquait la fin de la guerre, la réalité est bien plus sombre. À Gaza, les signes d’un Hamas résilient se multiplient : maîtrise de l’aide humanitaire, absence de désarmement effectif, soutien politique de la Turquie et du Qatar. Autant de facteurs qui garantissent sa survie, malgré les frappes israéliennes.
Quant au plan de paix en vingt points porté par Witkoff et Kushner, son efficacité reste incertaine. Les forces politiques israéliennes, divisées, peinent à proposer une alternative crédible :
- L’extrême droite, obsédée par l’annexion, se heurte à une majorité qui privilégie une approche purement sécuritaire, sans vision politique pour sortir du conflit.
- Le rejet catégorique de toute autonomie palestinienne dépasse largement le cadre de la coalition au pouvoir.
- L’opposition, bien que soudée contre Netanyahou et pour la défense des institutions démocratiques, reste muette sur la question palestinienne – et notamment sur la colonisation en Cisjordanie.
Sans perspective de paix, la société palestinienne, livrée à elle-même, risque de basculer à nouveau dans le radicalisme. Et Israël, malgré l’hommage rendu à ses héros, devra affronter une vérité amère : ces morts, peut-être, auront été vaines.
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