Otages : les États voyous
Quand des gouvernements reconnus utilisent des méthodes de terroristes ou de mafieux en monnayant la vie d’otages. Un crime d’État enveloppé dans la soie diplomatique
Dire « otage » aujourd’hui, c’est renvoyer immédiatement au 7 octobre 2023, quand le Hamas a raflé 251 personnes — hommes, femmes, enfants, vieillards — en faire des boucliers humains et demander une rançon. Deux ans plus tard, 75 d’entre eux sont morts, les autres libérés, et on se bat pour la restitution des corps, entiers ou déchiquetés, des morceaux d’humains traités comme des abats. Un acte terroriste.
Deux ans pendant lesquels la malédiction des otages a occupé une partie de la devanture du conflit, pesé sur sa résolution, obscurci l’horizon politique et torturé quotidiennement les familles par la méthode du peut-être. Le Hamas est un mouvement terroriste ? Oui, mais…
Que dire quand ce n’est plus une organisation armée, une guérilla, des islamistes, mais bien des États, reconnus, siégeant en cravate à l’ONU, avec des dirigeants élus, qui pratiquent cette forme de piraterie renvoyant au fléau des Barbaresques de l’époque en Méditerranée ?
Israël, victime ? Bien sûr. Sauf que l’État hébreu retient encore aujourd’hui 3 544 Palestiniens, raflés façon bataille d’Alger, sans inculpation ni procès dans le cadre de la « détention administrative » pour une période de six mois renouvelable à l’infini. Une partie de ceux-là mêmes qu’il libère ensuite en échange du retour des otages du Hamas. Du troc.
On dira : « C’est la guerre. » Soit. Mais une guerre bien sale, qui fait qu’un État utilise les mêmes méthodes que des terroristes islamistes.
Ailleurs, la méthode est rodée. Des accusations de sécurité nationale ou d’espionnage servent de paravent à la bourse des otages où les procès sont à huis clos, les aveux médiatisés, les visites consulaires rationnées. Les cibles de choix sont des binationaux, chercheurs ou journalistes, des cadres, voire de simples touristes.
En Iran, au grand bazar de Téhéran, Cécile Kohler et Jacques Paris, enseignants, arrêtés en mai 2022 en voyage, condamnés à 17 et 20 ans de prison, innocents détenus dans des conditions sordides, « libérés » le 4 novembre dernier mais interdits de quitter le pays, attendent la contrepartie de la libération de Mahdieh Esfandiari, une Iranienne emprisonnée en France pour apologie du terrorisme. Quant à Lindsay et Craig Foreman, un couple britannique qui avait eu l’outrecuidance de passer par l’Iran lors d’un tour du monde à moto, le procès prévu en 2026 s’annonce bien mal.
La méthode des marchands du bazar est éprouvée : l’Iran libère au compte-gouttes dès qu’un troc est possible — dossiers judiciaires ou déblocage d’avoirs. Rien à voir avec la justice. Les dossiers et les humains sont traités comme des leviers, pas comme des affaires pénales. La traite. La Perse, c’est loin, n’est-ce pas. « Comment peut-on être persan ? » etc. Autre lieu, autres mœurs. Oui mais…
L’Algérie. C’est en face, de l’autre côté de la Méditerranée, et ses dirigeants parlent français. Voici Christophe Gleizes, reporter sportif, très dangereux donc, arrêté en mai 2024 et condamné à sept ans pour « apologie du terrorisme ». Et Boualem Sansal, 81 ans, célèbre écrivain critique franco-algérien, intellecteul trop bruyant sur l’appartenance historique d’un bout de territoire algérien. Arrêté et condamné le 1er juillet 2025 pour « atteinte à l’unité nationale » et « outrage à corps constitué », à cinq ans de prison, verdict confirmé en appel.
Deux otages, figures culturelles ou médiatiques, utilisés dans l’énième séquence haine-amour – en ce moment la haine – des relations entre Alger et Paris.
En plus exotique, le Venezuela de Maduro a raflé les « CITGO 6 », des cadres pétroliers arrêtés en 2017, avec des libérations échelonnées en 2022 par des échanges, notamment les « neveux » de la Première dame de Caracas, détenus aux États-Unis.
Le marché de l’otage ne concerne pas que les petits voyous, les géants mafieux n’y rechignent pas. Au contraire.
La Russie de Poutine utilise tous les moyens, c’est connu. Alors va pour les otages… Alsu Kurmasheva, russo-américaine, journaliste, détenue un an, libérée dans un échange. Et Evan Gershkovich, journaliste au Wall Street Journal, arrêté en 2023, condamné à 16 ans de camp, toujours dans les geôles russes. Là, il s’agit de peser dans des négociations plus larges, l’échange comme voie de sortie.
En Chine enfin, la politique des otages est à l’image du géant, sourire et gants de soie mais no limits : Michael Kovrig et Michael Spavor (Canada), Cheng Lei (Australie), Gui Minhai (Suède)… Pékin ajuste ses libérations au rythme diplomatique tout en maintenant des dossiers-totems comme messages de puissance.
Iran, Russie, Chine, Algérie et Venezuela… Oh ! C’est moins grossier que le Hamas, plus enrobé de mots diplomatiques, et abondamment fleuri de formules juridiques. Mais la méthode est la même : inhumaine, esclavagiste, piétinant, massacrant des vies entières d’innocents, et transformant la relation entre États en un marchandage de boutique obscure. On se dit qu’il faudrait le rendre inacceptable, laisser la capture d’otages aux seuls terroristes, placer l’otage en tête de la relation ou du refus de négocier, voire de la rupture, pour en finir avec ces « « pays civilisés qui envoient, dans les couloirs de l’ONU, leurs diplomates manucurés peser et vendre la chair humaine.
Mais pour cela, il faudrait aussi, au-delà de la realpolitik, criminaliser les chefs d’état responsables et avoir la force de mettre la liberté et la dignité humaine au rang universel qui est le sien.
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