OTAN : la trahison américaine
Sans les Américains, l’OTAN ne vaut pas grand-chose. Mais l’Amérique de Trump, et ses menaces sur le Groenland, pourrait en être le fossoyeur
Donald Trump a-t-il décidé de détruire l’OTAN ? Ses menaces d’annexion du Groenland ont provoqué une réponse claire de la Première ministre danoise. Mette Frederiksen a rétorqué qu’en cas d’agression militaire sur ce territoire, « tout s’arrêterait ». L’alliance, la plus grande du monde, pourrait voler en éclat. Difficile, en effet, de concevoir qu’un pays allié en attaque un autre. Le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, a beau avoir pris soin de promettre qu’il n’en serait rien, il n’a rassuré qu’à moitié les 32 membres de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord.
Sur les plateaux de télévision français, on a même vu des généraux, exaspérés par l’attitude américaine, s’emporter et souhaiter le départ de ses forces d’Europe. Ainsi sur LCI, où il intervient souvent, le général de corps d’armée Michel Yakovleff, aujourd’hui retiré du service actif, ex-chef d’état-major adjoint du SHAPE, le quartier général des forces de l’OTAN situé près de Mons, en Belgique, a souhaité, avec véhémence, le départ des Américains, histoire de clarifier la situation et de mettre les Européens face à leurs responsabilités.
Le sentiment de trahison
Cet officier de blindés connaît bien l’armée américaine. Il a suivi, aux États-Unis, des cours d’état-major. Il a travaillé avec elle. Son sentiment de trahison est sans doute d’autant plus vif. Il est convaincu que Donald Trump a décidé d’abandonner l’Europe, et bien entendu l’Ukraine, à son sort. Les signes allant dans ce sens sont nombreux et convergents.
Cette éventualité est un terrible traumatisme pour les responsables de la défense des pays du Vieux Continent. Mais bon nombre d’hommes politiques sont dans le déni et tentent, par tous les moyens, de se rassurer. Le président américain fera-t-il ce formidable cadeau à Vladimir Poutine ? Washington, largement désengagé, gardera-t-il quelques troupes pour ne pas renoncer totalement à son influence ?
L’Estonie, une ligne rouge ?
Faut-il sortir de l’alliance avant son effondrement ? À l’évidence, l’Amérique ne se battra pas pour Tallinn, la capitale de l’Estonie, ce petit pays balte qui pourrait bien être l’une des cibles prochaines de l’armée russe, comme le craignent tous les autres pays limitrophes de la Russie : Norvège, Suède, Finlande, Lettonie, Lituanie, Pologne…
Tous, comme l’Allemagne, ont évoqué récemment, sinon des préparatifs d’attaque, du moins l’installation d’équipements qui prouvent une volonté de concentration de forces importantes de l’autre côté de la frontière. Tous les services de renseignement occidentaux crient au loup.
L’article 5, un pour tous, tous pour un ?
Or, l’article 5 du traité signé en 1949 stipule que l’agression d’un membre de l’alliance sera considérée comme une attaque contre tous. Et donc que tous sont tenus de soutenir l’agressé. Mais si l’on ne vient pas à son secours, l’OTAN ne vaudra plus rien.
Le sentiment d’ingratitude en Europe est alimenté par l’épisode afghan. Car c’est au nom de l’OTAN, après les attentats du 11 septembre, que les alliés de l’Amérique, activant l’article 5, ont envoyé des contingents combattre dans les montagnes de l’Hindou Kouch et ailleurs. La France y a perdu 90 de ses soldats. Et les talibans ont fini par gagner. Mais que vaut l’alliance sans les Américains ?
Une puissance largement américaine
Donald Trump assure que les Russes et les Chinois ne craignent en aucune façon une OTAN sans ses forces. On peut considérer que l’évaluation des troupes, de leurs équipements, des bases et des missiles installés montre que la puissance américaine en Europe représente plus de la moitié de la puissance totale de l’OTAN.
Mais surtout, les Américains sont maîtres du renseignement satellitaire, de la logistique grâce à des moyens de transport aériens sans équivalent, et maîtrisent l’organisation et la direction des états-majors de l’alliance atlantique. Sans eux, l’OTAN ne vaut plus grand-chose.
Reconstruire une défense européenne
Sans les Américains, il serait nécessaire de reconstruire complètement une autre alliance, à laquelle nombre de pays renonceraient, mais qui pourrait réunir les plus grands pays de l’Union européenne, auxquels pourraient se rajouter l’Ukraine, la Grande-Bretagne, le Canada, la Norvège… mais peut-être pas la Turquie.
Un gigantesque chantier qui prendra des années pour bâtir une nouvelle structure de défense du continent. Il est peu probable que Donald Trump laisse le temps à l’Europe de se retourner.
L’impasse politique européenne
L’augmentation poussive des budgets militaires des pays européens ne préjuge pas d’une mise en place rapide de moyens à la hauteur. Et l’illusion américaine continue de hanter l’esprit de bon nombre de dirigeants.
Sortir unilatéralement de l’alliance telle qu’elle est n’aurait pas de sens pour la France. Le général de Gaulle s’est contenté, en 1966, de quitter le commandement militaire intégré. Il ne souhaitait pas que des soldats français soient sous les ordres de l’étranger. Mais il n’a jamais dénoncé le traité.
La mort de l’OTAN …avant celle de l’Union Europeenne
Rester dans l’alliance et attendre que Donald Trump l’abandonne ou la fasse exploser n’a rien d’enthousiasmant non plus. La seule voie serait de commencer à organiser un remplacement fondé sur l’autonomie stratégique des pays du continent, d’unifier l’industrie d’armement des uns et des autres.
Tout est affaire de volonté politique. Et c’est précisément ce dont l’Europe manque le plus, tant son incapacité à se considérer comme une puissance militaire potentielle demeure profonde. Dès lors, la mort de l’OTAN pourrait précéder celle de l’Union. Hélas.
Encadré

À quoi sert l’OTAN ?
L’Organisation du traité de l’Atlantique nord, plus connue sous le sigle OTAN, est une alliance militaire créée en 1949, au début de la guerre froide. Son objectif est simple : garantir la sécurité collective de ses membres. Si l’un d’eux est attaqué, les autres s’engagent à lui porter assistance. C’est le principe de l’article 5 du traité fondateur.
À l’origine, l’OTAN regroupe 12 pays d’Europe et d’Amérique du Nord. Après la chute de l’Union soviétique, l’alliance s’élargit progressivement vers l’Est. Elle compte aujourd’hui 32 États membres, dont la Finlande et la Suède, entrées respectivement en 2023 et 2024.
Les États-Unis jouent un rôle central dans l’OTAN. Ils fournissent l’essentiel des moyens militaires les plus lourds : renseignement satellitaire, avions de transport, commandement des opérations et dissuasion nucléaire. Sans ces capacités, l’alliance perdrait une grande partie de son efficacité.
La France a une relation particulière avec l’OTAN. En 1966, le général de Gaulle retire le pays du commandement militaire intégré, afin de préserver son indépendance stratégique. La France reste toutefois membre de l’alliance. Elle réintègre pleinement le commandement militaire en 2009.
Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’OTAN est redevenue un acteur central de la sécurité européenne. Mais les débats sur la fiabilité de l’engagement américain et sur la capacité des Européens à assurer seuls leur défense n’ont jamais été aussi vifs.
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