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P. Diddy, le rappeur, les juges et l’argent

publié le 09/07/2025 par Jean-Paul Mari

Blanc ou noir, peu importe, il n’ y a pas une justice aux Etats-Unis mais deux, l’une pour les riches, l’autre pour les pauvres

L’accusé n’avait aucune chance. Face à lui, une centaine de ses victimes, dont certaines mineures au moment des faits. Elles avaient décrit l’homme sur les bancs du tribunal de New York comme le grand organisateur et acteur d’un trafic sexuel à grande échelle et d’extorsion, une machine infernale de prostitution, séquestration, corruption et actes de violence. Et comme l’inventeur de « freak-offs », en clair des orgies sexuelles qui duraient parfois des jours, où des victimes devaient sous la menace avoir des rapports sexuels humiliants avec des prostitués, drogués… Vilaine série.


Son ex-compagne, Cassie Ventura, avait elle-aussi longuement témoigné sur sa violence, son goût pour l’humiliation, son plaisir à la voir violée par d’autres hommes. Avec un tableau pareil, face à un jury, l’accusé avait peu de chances d’échapper à vingt ans de prison, voire la perpétuité.

Le 2 juillet 2025, après quatre mois de procès, le verdict est tombé : acquittement des chefs les plus graves de trafic sexuel et d’association de malfaiteurs. Seule, l’accusation de transport à des fins de prostitution – peccadille – a été retenue.

La différence, la seule, entre cet accusé et un autre, est que P. Diddy, connu aussi sous les noms de Puff Daddy ou simplement Diddy, est l’un des artistes les plus célèbres de la scène du hip-hop. Et c’est surtout le plus riche. Sa fortune est évaluée à un milliard de dollars. Il est auteur, producteur, a investi dans la vodka, la mode et les médias, pour devenir une icône du capitalisme noir américain.

Et quand on a de l’argent aux États-Unis, beaucoup, beaucoup d’argent, on peut se payer une « Dream Team » d’avocats comme Marc Agnifilo, ancien procureur fédéral, Teno Geragos, célèbre avocate pénaliste, Alexandra Shapiro, ancienne juge conseillère à la Cour suprême des États-Unis, Xavier R. Donaldson, ancien procureur du Bronx, Brian Steel, avocat spécialisé des célébrités de l’industrie musicale… et une armée d’enquêteurs/trices, chargés de démonter les témoignages des victimes… rien de moins. Résultat : acquitté.

Déjà, en 1995, l’affaire O. J. Simpson, célèbre footballeur américain accusé du double meurtre de son ex-femme et de son amant, avait abouti à un acquittement au terme d’un procès ultramédiatisé de onze mois. Points communs ? Lui aussi affrontait des preuves accablantes mais était très riche et avait une « Dream Team » d’avocats extrêmement brillants et chers.

Le juge avait résumé : « La justice américaine n’a pas été conçue pour un prévenu disposant de cinq millions de dollars à dépenser pour susciter un doute raisonnable. » Et O. J. Simpson lui-même avait reconnu : « Si j’avais été un type de classe moyenne, je n’aurais eu aucune chance. » O. J. Simpson, condamné au civil, s’était pourtant retrouvé ruiné. En 2008, pour une autre affaire — vol à main armée —, il sera condamné à neuf ans de prison. Cette fois, il n’a pas eu les moyens financiers de s’offrir une « Dream Team » d’avocats.

Si on oublie les grands films, style 12 Hommes en colère, et les innombrables séries sur la justice, les grands discours à la barre de nos acteurs favoris, leur émotion, la salle en pleurs, les coups de théâtre et les jurys soudain éclairés… bref, si on écarte toute cette pâtée d’images dont Hollywood a gavé à des générations entières, le constat est plus simple : quel que soit l’accusation aux Etats-Unis, il vaut mieux être très riche.

 En 2015, au Texas, Sandra Bland, femme noire américaine, arrêtée pour une infraction au code de la route, est incarcérée, faute de pouvoir payer la caution de 5 000 dollars. Trois jours plus tard, elle est retrouvée morte, pendue dans sa cellule.
Environ 450 000 personnes, soit un détenu sur cinq, sont en détention provisoire aux États-Unis sans jugement, faute de pouvoir payer la caution.

Dans le même État, en 2001, Robert Durst, un riche héritier accusé de plusieurs crimes, libéré contre une caution de 300 000 dollars, a finalement été acquitté… malgré ses aveux. Il avait reconnu avoir tué et démembré une de ses victimes.

Ce n’est pas un exemple isolé. Si un prévenu libre peut préparer sa défense, travailler ou suivre un traitement médical, les prévenus pauvres, eux, faute de pouvoir payer une caution, restent en détention préventive, et sans avocat (trop chers ou commis d’office mais rares et souvent misérables), ce qui augmente de 12 % leur probabilité de condamnation en les poussant à plaider coupable juste pour espérer sortir.

En un mot, la justice américaine est à vendre. Le constat du criminologue Reiman en 1979 est toujours d’actualité : « Les crimes des riches sont ignorés ou traités avec indulgence, tandis que les délits communs des pauvres aboutissent à des arrestations, inculpations, condamnations et emprisonnements. »

En cas de condamnation, le double standard se poursuit au sein même du système carcéral. Les criminels riches (ex. délinquants en col blanc) sont envoyés dans des prisons fédérales confortables, comme Otisville. Les prévenus pauvres, eux, croupissent dans des prisons surpeuplées, comme celle du comté de Cook, à Chicago. « Aux riches, les meilleurs avocats et la mansuétude ; aux pauvres, la rigueur et la prison », concluait un juriste américain.

Non, la justice américaine n’existe pas, malgré Hollywood, la Bible et la Constitution. Ou, pour être plus précis, il y a bien deux justices en Amérique : l’une pour les riches, blancs ou noirs, et l’autre pour les pauvres.


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