« Palestine 36 ». La révolte oubliée
Un film palestinien tourné en Cisjordanie, au plus près du danger, revisite la révolte oubliée de 1936 et éclaire la guerre de la terre, hier comme aujourd’hui
L’existence de ce film tient du miracle. Le tournage, commencé à peine une semaine après le 7 octobre 2023, avec une équipe très majoritairement palestinienne, ne s’est pas fait en Jordanie ou à Oman, mais bien en Cisjordanie, à portée de tir des troupes israéliennes. Écrit et réalisé par Annemarie Jacir, Palestine 36 drame historique franco-britanno-qataro-saoudo-palestinien, est sorti en 2025. Il a conquis les festivals où il a été présenté, notamment au Festival international du film de Toronto 2025. Il est aussi le candidat de la Palestine pour la 98e cérémonie des Oscars. Il permet, une fois de plus en cette période sombre, de mettre le projecteur sur une terre pleine d’histoire.
Une révolte historique
Assez classique dans sa mise en scène, le film nous plonge dans la révolte arabe de 1936, quand une grève massive et des actions de guérilla arabes ont fait plier, sans le rompre, le joug de la colonisation européenne. Les Britanniques, soucieux de mettre en œuvre la déclaration Balfour et la création d’un foyer national juif en Palestine, ne freinèrent pas la colonisation ni le projet sioniste.
Terre confisquée et violence impériale
Les Palestiniens, privés de leur terre au bénéfice des colons juifs, durent faire face à un pouvoir impérialiste, violent, à la supériorité militaire écrasante et pour qui la différence entre civils et combattants n’existe pas. L’ordre colonial refuse de traiter avec les représentants légitimes du peuple palestinien pour leur préférer des organisations Potemkine, payées par l’argent de l’Organisation sioniste mondiale. Les colons détruisent les cultures et pillent les élevages pour détruire la capacité des paysans palestiniens à se nourrir. Derrière chaque action d’un soldat britannique, chaque check-point, chaque vexation, se trouve un parallèle avec la situation actuelle en Cisjordanie et à Gaza.
Ni religion, ni race : une guerre pour la terre
Le film le rappelle : le problème n’est pas racial ou religieux (les imams et les rabbins sont absents ; seul un prêtre orthodoxe occupe une place importante dans le récit), mais bien territorial. À qui appartient la terre ? Pour la réalisatrice, la réponse est évidente : « à celui qui y enterre ses morts ».
La foi en l’avenir
Loin d’être des personnages-fonctions, les acteurs incarnent tous une facette multiple de cette Palestine mandataire, divisée entre urbains et ruraux, jeunes pleins d’entrain et vieillards prudents, officier britannique prosélyte et arabisant sympathisant des Palestiniens. La reconstitution de l’époque est parfaite, rien ne fait toc. Sans être optimiste, les choix de scénario laissent transparaître un espoir : si le destin des personnages les plus matures est souvent tragique, le rôle des enfants, des filles et des mères montre la force d’un peuple tourné vers l’avenir, qui refuse de courber l’échine.
📌 Encadré historique
Révolte arabe de Palestine (1936-1939) : le soulèvement fondateur
Avril 1936 : début de la grève générale palestinienne, qui va durer plusieurs mois. Elle vise l’administration britannique du mandat et l’accélération de la colonisation juive, dans le sillage de la déclaration Balfour (2 novembre 1917).
1936-1937 : la contestation bascule dans l’insurrection. Des groupes armés mènent des actions de guérilla, notamment dans les campagnes, tandis que les villes s’organisent politiquement.
Juillet 1937 : publication du rapport de la Commission Peel, première proposition officielle de partage de la Palestine. Le projet est rejeté par une grande partie des Palestiniens.
1938 : pic de la révolte. La répression britannique s’intensifie : opérations militaires, arrestations, démolitions punitives, contrôle des routes et des villages.
1939 : écrasement du soulèvement. La société palestinienne sort affaiblie, ses élites et ses structures politiques largement décapitées.
Mai 1939 : Londres publie le Livre blanc, qui limite l’immigration juive et promet une autonomie future, mais trop tard : la dynamique de confrontation est installée.
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