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Pourquoi Alger a condamné Boualem Sansal à cinq ans de prison

publié le 29/03/2025 par issam nazari

Écrivain libre, francophone, moqueur, parfois provocateur, contre toute forme de dictature et les intégristes islamistes…insupportable pour Alger

La sentence est tombée tel un couperet, ce jeudi 27 mars : cinq ans ferme ! La condamnation dont vient d’écoper l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal plonge dans le désarroi le monde littéraire. Le choc est à la mesure de la désillusion. Pris en tenaille dans le conflit qui secoue ses deux pays, on avait cru pouvoir espérer que le régime se ravise, après les déclarations respectives de désescalade de ses chefs d’État. Il n’en est rien.

Un procès expédié en vingt minutes

Son procès s’était tenu, une semaine plus tôt, devant le tribunal correctionnel de Dar El Beïda, à Alger, entre deux affaires, à la va-vite. Vingt minutes chrono auront suffi au ministère public pour réclamer dix ans de prison contre cet homme âgé et atteint d’un cancer…
Au menu de l’acte d’accusation : « Atteinte à l’unité nationale, outrage à un corps constitué, pratiques de nature à nuire à la sécurité nationale et à l’économie nationale, possession de vidéos qui menacent la sécurité nationale ».
Pour seules preuves matérielles de ces lourdes charges : des échanges ironiques personnels sur WhatsApp, des déclarations sarcastiques pro-marocaines. Dans l’esprit obtus d’une justice au garde-à-vous, c’est un sacrilège. Il ne manquait que la moquerie blasphématoire… qui apparaît tout de même en filigrane, puisqu’il en avait fait son cheval de bataille.

Seul, debout, et en français

Cheveux courts, après la confiscation de sa natte blanche par le barbier de la prison, Boualem Sansal tient à se défendre seul, dans la seule langue qu’il maîtrise et qui l’a amené là : le français.
Dans un calme déconcertant, celui d’un naïf inconscient de ce qui l’attend ou, au contraire, d’un homme résigné à défendre ses convictions, il récuse ce qu’on lui reproche et se réclame de sa liberté d’expression.

« La mort me semblait à cette heure la chose la plus banale du monde, j’allais vers elle d’un pas traînant, l’âme un peu nauséeuse… », écrivait-il dans Rue Darwin, comme il prophétisait dans 2084, la fin du monde, qu’« à la fin des fins régnera le silence et il pèsera lourd… »

« Voilà ce qui les gêne »

Le dessinateur de presse Ghilas Aïnouche, réfugié en France, résumait, quant à lui, l’affaire en ces termes :
« En s’attaquant à Boualem Sansal, ils s’attaquent à ce francophone qui aime la langue française, langue qui nous a ouvert les yeux sur la liberté d’expression, l’esprit démocratique. Boualem est un homme libre, contre toute forme de dictature et contre les intégristes islamistes. C’est ce qui les gêne ».

L’Algérie et les droits de l’homme : une régression assumée

Dès sa première Constitution, l’Algérie proclamait son « adhésion à la Déclaration universelle des droits de l’homme ». Mais sous le président Abdelmadjid Tebboune, l’arsenal législatif a été entièrement révisé à contresens de nombreuses conventions internationales, pourtant supérieures au droit national.
Ce procès, qui piétine les libertés de conscience, de pensée, d’expression et le secret de la correspondance, apparaît désormais comme la plus éloquente démonstration de cette violation des droits fondamentaux que dénoncent depuis plusieurs années de nombreuses organisations internationales.

Une amnistie pour la fin du Ramadan?

L’Aïd marquera, ces jours-ci, la fin du mois de Ramadan, où il est de coutume qu’une amnistie en faveur des détenus soit décrétée. À cette occasion, le recteur de la Grande Mosquée de Paris, réputé proche du pouvoir algérien, vient d’appeler à la libération de l’écrivain.
De nombreux observateurs avaient d’ailleurs vu dans l’accélération de son procès un signe en ce sens. On ignore si le régime y accédera ou s’il persiste dans le jusqu’au-boutisme auquel il nous a habitués.

La victoire de Boualem Sansal

Quelle qu’en soit l’issue, Sansal a déjà gagné. Car, en quelques mois de détention, comme aucun opposant n’a pu le faire, ce vieil homme de lettres, élevé par la dictature elle-même au rang de son pire pourfendeur, a braqué les projecteurs du monde sur le climat de terreur qui sévit en Algérie.