Comment l’armée russe « annule » les soldats récalcitrants
Des soldats russes témoignent d’exécutions sommaires, de tortures et de rackets orchestrés par des commandants pour imposer l’obéissance. Témoignages recueillis par le média « Viorstka »
Photo : Capture d’écran d’une vidéo du passage à tabac d’un soldat d’assaut portant l’indicatif « Fiksa », dans la région de Donetsk (Ukraine), en juin 2025, et publiée dans un chat Telegram des proches des soldats du 80ᵉ régiment blindé. TELEGRAM
Le média russe indépendant « Viorstka » a recueilli les témoignages de soldats ayant assisté au meurtre, aux humiliations ou au passage à tabac par leurs supérieurs, d’autres militaires refusant d’obéir à leurs ordres. Par Olessia Gerassimenko, Ivan Jadaïev et Rina Richter. Ce reportage a été traduit et édité par « Le Monde » . (Traduit du russe par Benjamin Quénelle)
« Annulation ».
C’est le terme utilisé par les militaires russes pour désigner le meurtre de leurs propres camarades. Ces exécutions sont des châtiments, conséquences d’intimidations ou de règlements de comptes personnels. Les « annulateurs » sont les commandants pratiquant ce type d’exécutions. Il ne s’agit pas seulement de meurtres au sens strict − fusillades ou tortures conduisant à la mort −, mais aussi de condamnations à mort déguisées de soldats envoyés à la « boucherie », sans aucune chance d’en réchapper.
Témoignages
« Un gamin de mon peloton a été battu à mort, la tête fracassée contre le sol, parce qu’après une mission de combat il avait bu de la vodka. » Un militaire raconte à Viorstka ce qui est arrivé à l’un de ses anciens camarades sur le front du côté russe, en Ukraine. « Les commandants “Kemer” et “Doudka” ont commencé à lui casser la gueule. Ils lui ont éclaté la tête contre une dalle en béton. Puis ils l’ont jeté dans une fosse », poursuit ce militaire qui a réussi à quitter l’armée et peut témoigner. « Il était en train de mourir. Quelque chose coulait de sa tête. De l’écume sortait de sa bouche. Il convulsait. “Akoula” a dit de l’abattre. »
Lourd passé judiciaire
« Akoula » est le nom de guerre de I. P., 34 ans, commandant en chef des unités d’assaut du 80e régiment de chars de la 90e division blindée. « Kemer » (D. K., 34 ans) et « Doudka » (M. D., 39 ans) sont ses adjoints. « Akoula » n’effectue plus lui-même la « sale besogne ». Pour cela, il dispose de « Kemer » et de « Doudka », qui ne sont pas des militaires de carrière, mais des hommes au lourd passé judiciaire, l’un condamné pour escroquerie, l’autre pour vols à main armée. La compagnie se compose pour l’essentiel d’anciens détenus. Les « annulations » y sont pratique courante.
« Nous partions avec seulement quatre chargeurs de 120 cartouches chacun, contre deux ou trois pelotons ukrainiens, se souvient un soldat russe. En face, ils nous accueillaient avec des chars. Lors du premier combat, à l’hiver 2023, nous étions 47 hommes. Cinq seulement sont revenus. Le combat a duré trois minutes. »
Un soldat peut toujours refuser de partir à l’assaut, mais, dans ce cas, il risque d’être exécuté par ses commandants. Mobilisé et envoyé au 2e bataillon motorisé de la 7e brigade, Alexeï raconte ainsi comment l’un de ses commandants, « Soumrak », disposait d’un adjoint missionné aux « annulations ». Lorsque l’assaut commençait, il devait, sur ordre, sélectionner une dizaine d’hommes et les envoyer en première ligne. « Ceux qui refusaient de partir à l’attaque étaient abattus à bout portant à la Kalachnikov par le subordonné de “Soumrak”, chargé des annulations. Ensuite, on prenait simplement le corps ; on le jetait dans la rivière avec le gilet pare-balles pour qu’il ne remonte pas, ou on l’enterrait sommairement quelque part. » C’est la forme d’« annulation » la plus simple.
Une autre forme consiste à utiliser un soldat comme appât vivant, en l’envoyant en première ligne pour provoquer l’ouverture du feu ennemi et repérer précisément les positions adverses. « Tu cours simplement à sens unique. Derrière toi, il y a des hommes qui t’empêchent de rebrousser chemin. Ta seule chance de survie est d’être blessé et fait prisonnier par les Ukrainiens », raconte un militaire. A ses proches, on dit ensuite que l’homme a volontairement quitté son unité. Parfois, les commandants utilisent même des drones contre leurs propres soldats.
Pourquoi des commandants prennent-ils le risque de détourner les soldats de leurs missions de combat, de gaspiller des munitions et d’« annuler » leurs hommes en présence de nombreux témoins ? L’une des hypothèses les plus répandues par ceux que nous avons interrogés est qu’il faut empêcher un soldat blessé d’être fait prisonnier ou hospitalisé : dans les deux cas, il y a le risque qu’il puisse « raconter trop de choses » sur la réalité du front.
D’autres « annulateurs » pratiquent les tortures dans des fosses, trous de deux mètres de profondeur et de largeur, recouverts d’une grille et remplis d’eau. Les soldats punis y meurent lentement. « Quand quelqu’un commence à poser des questions, par exemple sur sa solde, ou commence à se plaindre, on l’enferme dans la fosse », raconte un soldat. « On ne lui donne ni à boire ni à manger. On le frappe deux, trois, quatre fois par jour, tous les jours. On le sort pour le tabasser. Il y a énormément de gens là-dedans. Certains meurent dans cette fosse. » Pour dissimuler ce type d’« annulation », le corps est « simplement balancé sur la ligne de front et on lui tire une balle quelque part », pour faire croire qu’il est mort au combat.
« Tout ramène à l’argent »
Au cœur de ces « annulations » : des chantages, avec argent à la clé. Les commandants « annulateurs » monnayent la possibilité de ne pas participer à des assauts suicidaires en échange de pots-de-vin, imposent des contributions forcées ou pillent tout simplement leurs subordonnés. Ils se font virer les soldes de leurs soldats directement sur leurs comptes. Ceux qui refusent de payer sont « annulés ».
Colonel au sein du 139e bataillon, « Kourort » (K. K., 35 ans) est l’un de ces « annulateurs ». Sur son ordre, des armes étaient braquées contre des opérateurs de drones jusqu’à ce qu’ils larguent des grenades sur leurs propres camarades blessés. Lui-même s’est enrichi. Grâce à l’argent racketté à ses hommes, il s’est fait construire un sauna à l’arrière du front. Ces sommes ont également contribué à l’achat d’un de ses deux appartements à Donetsk, qu’il loue afin d’arrondir ses fins de mois. « Kourort » a également ouvert deux magasins, où, selon un militaire, il revend l’aide humanitaire envoyée au front par des volontaires.
Le colonel est devenu expert en chantage, affirment plusieurs militaires qui l’ont côtoyé. « Si tu veux partir en permission, il faut que tu lui paies, explique l’un d’eux. Et tu risques d’être “annulé”, si tu ne contribues pas, si tu refuses d’aller à l’assaut, si tu gênes quelque part, si tu commences à enquêter sur lui, à informer tes parents, à enregistrer des vidéos ou des messages vocaux, à constituer un quelconque dossier compromettant. Au final, tout ramène à l’argent. »
De nombreuses plaintes ont été déposées contre ce colonel K., mais il est resté en poste grâce à la protection de deux généraux. « Kourort », qui avait commencé comme major, a été promu de manière anticipée lieutenant-colonel, puis colonel. Il a reçu deux décorations pour son « courage » et sa « bravoure ».
Sur ordre des commandants, les corps des soldats « annulés » sont soit enterrés dans la forêt, soit jetés sur le champ de bataille. Ils ne sont pas renvoyés chez eux dans des cercueils. Ils sont déclarés disparus ou enregistrés comme ayant quitté leur unité de leur propre chef. Dans ces cas-là, les familles ne reçoivent aucune indemnité.
« Viorstka » est un média en ligne indépendant russe, fondé en 2022, qui se consacre au reportage de terrain et au journalisme d’investigation sur des sujets sensibles, tels que la guerre en Ukraine, la censure ou les violences intrafamiliales. Ce reportage a été traduit et édité par « Le Monde » . (Traduit du russe par Benjamin Quénelle)
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