Radio Basma, ou comment circuler sur les routes infernales de Cisjordanie
En Cisjordanie, un trajet de quinze minutes peut durer des heures. Barrages fermés, routes bloquées, itinéraires à éviter : Radio Basma diffuse les informations qui permettent de prendre la route — ou de faire demi-tour
Créée juste avant les attaques du 7 octobre 2023, la station a progressivement remanié sa grille de programmes pour faire une très large place, à l’antenne ou sur les réseaux sociaux, aux bulletins concernant le trafic routier, entravé par les barrages de l’armée israélienne et des colons. Elle s’appuie sur un vaste réseau d’automobilistes qui partagent les informations en temps réel, raconte l’une des journalistes du quotidien israélien “Ha’Aretz” couvrant les questions palestiniennes.
Le poste de contrôle d’Einav [situé dans le nord de la Cisjordanie] était censé être ouvert 24 heures sur 24. Du moins, c’est ce que l’armée israélienne avait annoncé la semaine précédente, selon Mohammed Omar. Le lendemain, de retour de Tulkarem, ce chauffeur de taxi de 30 ans a pourtant trouvé le check-point fermé, les véhicules désormais interdits de passage.
Le jeune homme a patienté quarante minutes dans l’espoir d’une réouverture. Puis il a envoyé un message à Radio Basma, station palestinienne installée à Rawabi, dans le centre de la Cisjordanie : “Einav est fermé.”
Son signalement est venu s’ajouter à un flux constant de notes vocales, de messages et d’avertissements envoyés par des automobilistes de toute la Cisjordanie. Des informations qui font ensuite l’objet d’une vérification par les journalistes avant d’être diffusées à l’antenne, mais aussi via des groupes WhatsApp et des chaînes Telegram.
Grâce à toutes ces actualisations, le chauffeur de taxi obtient des informations sur la fermeture des “portes de fer” – nom donné aux barrages installés depuis le 7 Octobre par l’armée israélienne, et parfois même par des colons, à l’entrée des villes palestiniennes –, les nouveaux points de contrôles temporaires, l’ouverture des check-points permanents ou encore la présence potentielle de colons sur les routes.
Si l’itinéraire semble dangereux, il peut ainsi décider d’annuler sa course. Autrement, il se met en quête d’un itinéraire de rechange, même s’il implique un détour d’une heure pour un trajet qui ne devrait prendre que quelques minutes.
L’indication transmise par Mohammed Omar depuis le check-point vient alimenter tout un système de navigation élaboré par les Palestiniens, qui couvre désormais l’ensemble de la Cisjordanie. Ce même renseignement est utilisé à la fois par des employés pour rejoindre leur lieu de travail, par des étudiants en route pour l’université, par des familles qui se déplacent entre des villes, ou encore par des ambulanciers appelés pour des urgences.
L’info trafic remaniée
Lorsque Radio Basma a commencé à diffuser, à peine quelques jours avant le 7 octobre 2023, sa programmation visait les auditeurs les plus jeunes, avec de la musique, des discussions sur l’art, la vie quotidienne et, comme pour toute station de radio, des points d’information sur le trafic routier. “Nous désirions vivre la vie normale à laquelle tout le monde aspire”, soupire Fatmeh Barqawi, rédactrice en chef à Radio Basma.
Son programme consacré à la circulation, Azma Al-Tariq, qui signifie “trafic sur la route”, ressemblait initialement à n’importe quel bulletin routier, et communiquait l’état de la circulation aux heures de pointe. Ce format n’a duré que quelques jours.
Après le 7 Octobre, la radio a abandonné la grille des programmes qu’elle avait passé des mois à élaborer. En l’espace de vingt-quatre heures, l’équipe a entrepris de remanier le point d’information sur le trafic, à mesure que les barrages militaires, les postes de contrôle et les fermetures de routes se multipliaient dans tout le pays.
Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies, à la fin de 2025 la Cisjordanie comptait 925 structures de restriction de déplacement – barrages, check-points, obstacles routiers divers et autres –, soit une flambée de 43 % par rapport à la moyenne annuelle des vingt dernières années.
Un réseau de contacts
L’équipe a alors compris qu’elle détenait le média idéal pour informer les auditeurs des conditions de circulation. La radio s’est progressivement constitué un réseau de contacts à Naplouse, Tulkarem, Qalqilya, Salfit ainsi que dans d’autres parties du Nord, du Centre et du Sud.
Les chauffeurs de taxi et les conducteurs de transport public, qui se déplacent en permanence entre les différentes localités, sont devenus ses principales sources d’information.
Diaa Hroub, le directeur des programmes, a créé le tout premier groupe WhatsApp dans lequel il a d’abord ajouté toutes les personnes, amis, collègues et employés, devant se rendre dans les locaux de Radio Basma, à Rawabi. Le lendemain, raconte-t-il, le groupe comptait près de 1 000 membres.
Radio Basma gère désormais onze groupes WhatsApp, que les équipes mettent à jour régulièrement et qui, selon Fatmeh Barqawi, possèdent chacun environ 1 025 membres. Quant à la chaîne Telegram, elle est suivie par près de 14 800 personnes.
Les horaires initiaux de diffusion de la station s’étendaient de 7 heures à 21 h 30. Mais, au milieu de l’année dernière, la radio a décidé d’ajouter une heure le matin et une autre le soir à la demande de ses auditeurs, souvent confrontés à des blocages installés tard dans la soirée. Depuis, d’autres stations de radio cisjordaniennes ont commencé à proposer des programmes d’information similaires.
Des informations “à durée de vie limitée”
Israa Orabi, journaliste radio depuis 2012 et membre de Basma depuis sa fondation, administre d’autres groupes publics sur WhatsApp et Telegram, suivis par les automobilistes qui sillonnent toute la Cisjordanie. Souvent, ils s’adressent les uns aux autres comme ils le feraient sur une conversation familiale, échangeant détours et avertissements dans de brefs messages enregistrés dès que la circulation leur permet de saisir leur téléphone.
Mais un message unique est rarement suffisant. Une personne peut faire état d’un point de passage ouvert dix minutes après l’avoir franchi, une autre est susceptible de répéter une information datant de la veille. La radio s’efforce donc de vérifier chaque indication en passant par des personnes présentes sur place et, lorsque c’est possible, elle demande une confirmation photo ou vidéo avant de diffuser le bulletin.
Car même les informations vérifiées ont une durée de vie limitée. Parfois, les soldats se livrent à une inspection de tous les véhicules et papiers d’identité, puis autorisent soudain toute la file à avancer. Entre deux bulletins à vingt minutes d’intervalle, Orabi estime que la situation de plus de la moitié des axes mentionnés est susceptible de changer.
Impossible, toutefois, d’attendre le prochain bulletin pour diffuser les signalements les plus urgents, ils sont donc directement envoyés sur WhatsApp et Telegram. Qu’il soit rédigé ou diffusé sur les ondes, chaque point d’information s’achève par le même avertissement : les conditions de circulation peuvent évoluer d’une minute à l’autre.
“Nous portons une immense responsabilité lorsqu’on dit aux gens qu’un check-point est ouvert et qu’ils le trouvent fermé, admet Diaa Hroub. Tout comme lorsqu’on leur dit qu’une route est sûre et qu’ils tombent sur des colons.”
Enraciné dans la vie quotidienne
Après des années à écouter les automobilistes, les équipes de Radio Basma ont appris à manier un vocabulaire développé sur la route. Les conducteurs décriront par exemple une route sûre avec le terme de bahri, qui signifie littéralement “comme la mer”, tandis qu’un axe complètement immobilisé sera qualifié de “cliniquement mort”.
Quand l’information parvient à la station, les présentateurs adaptent ces expressions, et parlent d’une route “praticable”, d’une circulation “fluide” ou d’un embouteillage “important”.
Sur WhatsApp et Telegram, comme à l’antenne, chaque phrase comporte une instruction : continuez, patientez, faites demi-tour, cherchez un autre itinéraire, annulez votre déplacement.
Depuis, tout ce vocabulaire a dépassé l’univers des bulletins autoroutiers et des messageries. Le rappeur palestinien Shabjdeed a par exemple intégré l’enregistrement d’un point d’information de Radio Basma à son titre Youmi, un morceau qui traite de la vie quotidienne.
Il est déjà arrivé à l’équipe de Radio Basma d’entendre ses bulletins repris dans des publicités pour des commerces locaux, autre marqueur du profond enracinement de ces programmes dans le quotidien cisjordanien.
“Sur le qui-vive en permanence”
Israa Orabi, administratrice des groupes d’information, entend la frustration dans les messages vocaux des automobilistes. “Parfois, on a du mal à savoir comment leur faciliter les choses, regrette-t-elle. Ils ne peuvent ni avancer ni faire demi-tour. Tout ce qu’on peut dire c’est : que Dieu vous vienne en aide, espérons que la route rouvrira.”
Un trajet qui prenait auparavant quinze minutes peut aujourd’hui s’éterniser durant trois ou quatre heures. Certains automobilistes éteignent leur moteur et dorment dans leur voiture en attendant la réouverture d’un poste de contrôle. Ils reviennent sans cesse demander s’il y a du nouveau.
Les membres de la radio s’efforcent d’absorber la colère et fournissent les mêmes réponses en boucle tout en redoublant d’efforts pour trouver de nouvelles informations. Ils comprennent très bien la frustration des automobilistes, eux-mêmes empruntent les mêmes routes.
Diaa Hroub, le directeur des programmes, se déplace régulièrement entre Ramallah et sa maison familiale de Dura, au sud d’Hébron [dans le sud de la Cisjordanie], un trajet qui devrait prendre environ une heure mais qui en nécessite souvent plus du double en raison des postes de contrôle et des barrages routiers.
L’approche d’un check-point va d’ailleurs jusqu’à provoquer des réactions physiques. “J’ai des maux d’estomac, raconte-t-il. Ces pratiques visent à faire de vous une personne tendue, angoissée, sur le qui-vive en permanence alors même que vous êtes chez vous, dans votre pays, sur vos terres.”
Article de Nagham Zbeedat – Ha’Aretz, traduit er republié par Courrier International
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