Russie : quand l’IA fait commerce des soldats morts
En Russie, des créatrices proposent aux familles de soldats morts en Ukraine des vidéos d’adieu générées par IA. Un marché du deuil low cost au service du récit héroïque du Kremlin
« Il revient à la maison »
À travers la Russie, un nouveau commerce prospère sur les ruines de la guerre en Ukraine : des vidéos d’adieu générées par intelligence artificielle, vendues à des familles de soldats tués au front pour quelques milliers de roubles seulement. Sous couvert de « consoler » les veuves et les mères, ce marché transforme la douleur privée en produit numérique et recode la mort de masse en sacrifice héroïque, aligné sur le récit officiel de Moscou.
Une seule photo suffit
Tout part d’une simple photo. Une veuve, une mère ou une sœur envoie le visage d’un soldat mort ou porté disparu à une créatrice trouvée sur Telegram ou VK. Quelques heures plus tard, elle reçoit un clip d’une minute : le soldat apparaît en uniforme, le regard vivant, parfois les lèvres animées. Il traverse un salon, ouvre les bras, embrasse virtuellement sa femme et ses enfants, puis se tourne vers la caméra pour prononcer un dernier message d’adieu. Ensuite, il monte un escalier noyé de lumière, disparaît dans un ciel saturé de nuages dorés. En surimpression, une phrase revient comme un mantra : « Mort héroïquement au cours de l’opération militaire spéciale. »
Les faiseuses de miracles numériques
Derrière ces vidéos, on trouve des micro‑entrepreneuses de la Russie profonde, bidouilleuses de l’IA qui ont flairé un créneau rentable. L’une d’elles raconte avoir commencé au printemps 2025, persuadée d’aider des familles écrasées par des « adieux inachevés ». Au début, dit‑elle, chaque commande la faisait pleurer ; puis, à force, elle a appris à se « protéger », à ne plus se concentrer que sur la qualité de l’image, la fluidité de l’animation, la « dignité » du résultat.
Une industrie juteuse
Les tarifs, eux, ont grimpé au rythme du nombre de morts : jusqu’à une centaine d’euros pour un message personnalisé, parfois l’équivalent de deux salaires moyens mensuels en Russie. Pour ces femmes, la frontière entre consolation et business est devenue floue depuis longtemps. Certaines se vantent de gagner plusieurs centaines de milliers de roubles par mois, dans un pays où de nombreuses veuves vivent avec des pensions maigres. Le coût réel de production est dérisoire : un logiciel grand public, un modèle d’animation téléchargé, une bibliothèque de musiques dramatiques. Le reste – l’émotion, la culpabilité, le besoin de croire que le mort « n’est pas parti pour rien » – ne coûte rien, mais se monétise très bien.
Résurrection
Du côté des familles, la demande explose. L’armée, obsédée par le contrôle de l’information, livre souvent des cercueils scellés, quand elle livre quelque chose : corps méconnaissables, disparitions, versions contradictoires des circonstances de la mort. Le vide matériel – pas de dépouille, pas de dernière image – ouvre la voie à ces « résurrections » numériques. Dans les villages, les vidéos sont projetées sur un téléviseur lors de veillées funèbres, partagées dans des groupes de veuves, diffusées sur des chaînes patriotiques recensant les « héros tombés au combat ». L’image mouvante supplée au corps absent et donne à la mort une forme supportable : propre, lumineuse, presque joyeuse.
On ne parle jamais de la guerre
Mais ce qui se présente comme un accompagnement du deuil agit aussi comme une prolongation de la propagande. Les scénarios suivent une grammaire visuelle quasi religieuse : montée au ciel, halo, ailes, discours de sacrifice pour la patrie. Le vocabulaire reprend strictement celui du pouvoir : on ne parle jamais de guerre, encore moins d’invasion, mais d’« opération militaire spéciale ». La souffrance individuelle est encadrée dans un récit où la nation ne fait que se défendre et où chaque mort devient une preuve de la grandeur russe. De clip en clip, le message s’incruste : si ton mari, ton fils, ton frère est mort, c’est pour quelque chose, pour quelqu’un.
Le prix d’une illusion
Des spécialistes du deuil alertent : entretenir une interaction pseudo‑vivante avec un mort – recevoir de lui un « dernier message » qu’il n’a jamais prononcé – ne facilite pas l’acceptation de la perte. Là où un rituel funéraire traditionnel aide à reconnaître que le lien est brisé, ces vidéos nourrissent l’illusion d’une présence continuée, d’un dialogue artificiel. Le défunt devient une marionnette numérique, convoquée à la demande, qui ne parle plus vraiment en son nom, mais au service d’une cause qu’il n’a pas choisie.
Dans ce commerce du deuil, tout le monde n’est pas à égalité. Pour les familles les plus pauvres, la commande d’une vidéo représente un sacrifice financier important, parfois payé par des proches ou des collectes locales, comme on contribue à une couronne de fleurs. La différence, ici, est que l’objet acheté ne repose pas sur la pierre, mais sur un fichier fragile, hébergé sur des plateformes qui peuvent disparaître ou être censurées du jour au lendemain. Quand les serveurs s’éteindront, il ne restera peut‑être rien de ces « résurrections » payées à crédit.
Une iconographie héroïque au service du Kremlin
Reste la question qui hante ce marché macabre : à qui profite vraiment cette économie de la douleur ? Aux créatrices, qui arrondissent leurs fins de mois ; aux plateformes, qui captent l’audience ; au pouvoir, enfin, qui voit se diffuser gratuitement une iconographie héroïque adaptée aux codes de l’ère numérique. Les veuves, elles, n’achètent pas seulement une vidéo : elles achètent une version acceptable de la mort, quand la vérité – un corps broyé dans une tranchée boueuse quelque part en Ukraine – serait insupportable.
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