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Russie : « Revenez quand vous serez morte »

publié le 28/05/2026 par grands-reporters

Attaques d’élèves, profs terrorisés, propagande militaire… En Russie, la guerre ne se joue plus seulement au front : elle s’invite dans les cours d’école

Photo : Des dizaines d’écoliers russes ont participé cette semaine à une simulation d’entraînement militaire organisée par des vétérans de la guerre en Ukraine au bord d’une rivière dans le sud de la Russie.Une violence scolaire en pleine explosion- D.R

Depuis le début de l’année, quatorze attaques ont déjà été recensées dans des établissements scolaires russes, presque autant que pour l’ensemble de l’année 2025. Près de la moitié des incidents enregistrés au cours des vingt-cinq dernières années se sont concentrés dans la période qui a suivi l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, en février 2022.

Les faits se répètent avec une brutalité croissante : un adolescent tire au pistolet à air comprimé sur une école primaire de la région de Krasnodar, un professeur est poignardé à mort, une lycéenne met le feu à une salle de classe avant d’attaquer ses camarades à coups de marteau en Sibérie. Dans plusieurs cas, les auteurs ont revêtu des vêtements militaires pour passer à l’acte, mimant l’univers guerrier omniprésent dans les médias et la propagande officielle.

Des classes ouvertes à la guerre

Dans de nombreuses écoles, les anciens combattants sont invités à venir témoigner devant les élèves, tandis que des hommes de certaines régions sont massivement envoyés sur le front. Pour les enfants, l’hypothèse de partir eux-mêmes un jour à la guerre cesse d’être abstraite et devient une composante possible de leur avenir.

Les autorités ont inséré l’« opération spéciale » en Ukraine dans la vie scolaire à travers des groupes de jeunesse patriotiques, des cérémonies de lever de drapeau, des cours d’« éducation patriotique » et des activités à dimension paramilitaire. « C’est un signe que la guerre pénètre de plus en plus les esprits des enfants », avertit le psychologue scolaire Iouri Lapchine, aujourd’hui exilé en France : plus les enfants absorbent cette propagande tôt, plus la guerre s’intègre comme une norme dans leur vie d’adultes.

Des esprits façonnés par la militarisation

Le gouvernement russe encourage et encadre des concours, des olympiades ou des plateformes ludiques pour former les jeunes à la fabrication et à l’usage de drones, en ciblant les adolescents les plus talentueux. Dans ce contexte, la frontière entre jeu, apprentissage technique et préparation à la guerre devient floue, renforçant l’idée que la violence armée est un horizon professionnel possible.

Pour la militante Olga Jouravskaïa, engagée dans un programme anti-harcèlement nommé Travli NET, la violence se propage comme un virus : « Aucun virus dans le monde ne se répand aussi vite que celui de la violence », dit-elle, rappelant que des enfants convaincus qu’ils risquent de mourir sur un champ de bataille peuvent adopter un rapport désabusé et brutal à eux-mêmes comme aux autres. Grandir dans un environnement où l’on banalise la mort au front modifie la manière dont les adolescents se projettent dans l’avenir, nourrissant cynisme, désespoir et comportements agressifs.

« Tu vas le regretter ».

Le récit d’une enseignante du nord-ouest de la Russie illustre ces dérives : après avoir voulu réveiller un élève endormi, elle l’entend murmurer « tu vas le regretter ». À la fin du cours, l’adolescent de 16 ans lui plaque un scalpel médical sur la gorge, la blesse et la menace : « la prochaine fois, je te poignarde ».

Lorsque l’enseignante demande une formation spécifique après une série d’attaques dans plusieurs écoles en une semaine, sa direction l’ignore, puis l’encourage à ne pas saisir la police pour éviter des ennuis à l’établissement. Des caméras et des portiques détecteurs de métaux sont installés, mais ses collègues lui conseillent de ne pas « faire de vagues » si elle veut garder son poste, tandis que la police lui lance : « Revenez quand vous serez morte ».

Surveillance, profilage et exercices antiterroristes

Face aux attaques, les autorités scolaires renforcent la surveillance plutôt que de traiter les causes profondes : exercices antiterroristes surprise, scénarios d’attaques de drones, de bombes ou d’assaillants armés où élèves et professeurs barricadent les classes et se cachent dans les coins. Parfois, un enseignant joue lui-même le rôle de l’agresseur, transformant l’école en théâtre permanent de menace et de peur.

Les équipes se voient aussi demander de « tenir leurs élèves à l’œil », notamment sur les réseaux sociaux, à la recherche de signaux de danger. Pour le psychologue Iouri Lapchine, ce profilage est illusoire : il estime que cette stratégie faussement sécuritaire détourne les enseignants de leur mission d’écoute et de soutien, alors qu’ils auraient besoin de temps et de moyens pour repérer les élèves isolés, harcelés ou en détresse.

Des enseignants en première ligne

Plusieurs enseignants, sous couvert d’anonymat, confient leur peur. Une professeure d’histoire de Sibérie, dans une petite ville d’où de nombreux hommes sont partis combattre, observe une agressivité croissante parmi ses élèves, qui reflète le climat général de violence dans les familles et la communauté.

Un professeur de physique de la région de Moscou raconte que certains collègues n’osent plus mettre de mauvaises notes, par crainte de représailles : « Et s’il revient avec une arme ? », s’interrogent-ils. L’enseignante agressée au scalpel, elle, redoute désormais que son ancien élève l’attende à la sortie de l’école, tandis que l’absence de poursuites renforce chez les adolescents l’idée qu’ils peuvent agir sans conséquence réelle.

Une société gangrénée par la violence de guerre

Au-delà de l’école, la guerre en Ukraine a entraîné une hausse des violences domestiques et de faits divers impliquant des anciens combattants convaincus de leur impunité, même si le pouvoir affirme que la situation n’a pas atteint un seuil « préoccupant ». Les organisations de défense des droits humains documentent, de leur côté, une montée générale des violences liées au conflit, en Russie comme en Ukraine, qui touche particulièrement les femmes et les enfants.


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