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Samir Mansour, libraire : “Tout est parti en fumée mais la culture persiste”

publié le 15/01/2026 par grands-reporters

L’un des libraires les plus renommés de l’enclave palestinienne, a continué de vendre des livres et d’encourager de jeunes talents à écrire durant les deux années de guerre dévastatrice

Aujourd’hui, ce quinquagénaire à l’esprit vif dit vouloir poursuivre sa mission et faire triompher l’amour de la lecture sur la mort.
 

 
Samir Mansour est âgé d’une cinquantaine d’années, mais il affirme avoir l’âme d’un jeune homme de 25 ans. Il trouve toujours un moyen de faire parvenir des livres à des gens dans des immeubles assiégés, dans des écoles de fortune ou bien dans de confortables foyers à l’autre bout de la planète. Sa librairie à Gaza est réputée pour son service client.
Il y a des clients, il le sait, qui ne reviendront jamais parce qu’ils ont été tués. Il y en a d’autres dont il craint qu’ils soient morts sous les décombres, mais qu’il espère voir revenir bientôt en quête d’un roman. Et il y en a encore d’autres qu’il n’avait jamais vus avant la guerre, mais qui dévorent désormais des livres avec une avidité qui semble nourrie par la perte de tout ce qui les entourait.
La bande de Gaza a toujours été peuplée d’amoureux des livres, assure-t-il, mais aujourd’hui, “ceux qui n’étaient pas des lecteurs auparavant se sont mis à lire”.
Les grands-mères, les enfants qui d’un coup se sont retrouvés désœuvrés. Tout ce qu’ils pouvaient faire, c’était attendre les bombardements.”

“Je suis devenue libre de lire”

Basma, diplômée en études des médias de 28 ans, raconte que les employés de la librairie ont toujours fait preuve d’une grande détermination pour dénicher les livres dont elle avait besoin. La relation entre les Gazaouis et la librairie de Samir Mansour, dit-elle, était “proche et directe”.
Au cours de cette guerre, elle s’est surprise à lire des romans sur la Palestine les uns après les autres. La Femme de Tantoura, de [l’autrice égyptienne] Radwa Ashour, puis Mariages à Gaza, [du romancier palestinien] Ibrahim Nasrallah [tous deux inédits en français]. Elle a désormais plus de temps à consacrer aux livres, notamment les classiques : “La vie s’est complètement arrêtée. Je suis devenue libre de lire.”
Un jour, elle a effectué un long et dangereux trajet depuis le centre de Gaza jusqu’au quartier de Rimal, dans le nord de la ville. Cet endroit était très fréquenté par le passé, mais la plupart de ses habitants ont été contraints de fuir, et nombre de ses immeubles ont été broyés.
La librairie était ouverte. Elle y est entrée, les livres s’empilaient toujours sur les étagères en bois. Son corps s’est apaisé. “Les choses que nous aimons existent toujours à Gaza”, a-t-elle songé.

Braver la guerre et les destructions

Samir Mansour a perdu une foule de choses qu’il aimait : sa librairie sur une large avenue arborée de la ville de Gaza, connue sous le nom de “rue de l’université”. Une autre librairie qu’il possédait dans le sud-est de la ville. La maison de cinq étages où il vivait avec sa famille. Lorsqu’elle a été détruite, le seul endroit disponible où il a pu amener ses enfants était un entrepôt poussiéreux rempli de livres.
Il grouillait d’insectes et il n’y avait nulle part où dormir. Ils ont disposé des caisses de livres sur le sol, entre les étagères, et les ont transformées en lits.
Samir Mansour a recommencé à vendre des livres, mais cette fois dans la rue, juste devant l’entrepôt. Les gens les achetaient ou, lorsqu’ils ne pouvaient pas payer, les emportaient gratuitement. Il aurait voulu leur donner encore plus.
L’une de ses trois librairies demeurait intacte. La famine frappait, les bombes ne cessaient de tomber, mais Samir Mansour a rouvert la boutique du quartier de Rimal.
Cette décision était presque vitale. Enfant, il se réveillait avant l’aube et attendait qu’il y ait assez de lumière pour braver l’air hivernal et se rendre à la librairie de son père. “C’est un instinct, dit-il. Quand j’arrivais là-bas, je sentais que la librairie était un lieu de chaleur. Cette sensation est toujours présente.”

Des livreurs jusqu’à Khan Younès

En 2023, la boutique ouverte par Samir Mansour vingt ans auparavant était devenue l’une des institutions culturelles les plus renommées de Gaza, avec une maison d’édition, une bibliothèque, des espaces de rencontre et trois différents points de ventes. Lorsque, en 2021, les bombes israéliennes ont anéanti la plus grande de ses trois librairies, il en a reconstruit une encore plus grande que la précédente.
 
Comme son fils Mohammed l’a écrit dans son livre Libraire à Gaza, une biographie de son père publiée en 2025 [inédite en français] : “S’il promettait à un client qu’il aurait un certain carnet pour vendredi, le vendredi ne constituait pas un quelconque jour de la semaine, mais une sainte journée de loyauté.”


Tasneem Dahlan, programmatrice informatique, raconte que, lorsqu’elle était étudiante à l’université dix ans plus tôt, la librairie de Samir Mansour était unique en son genre. Les éditions étaient originales et quand elle hésitait entre deux ouvrages, les employés lui accordaient une réduction pour qu’elle puisse acheter les deux.
Elle s’est rendue une seule fois à Gaza depuis le 7 octobre 2023, le jour de l’attaque du Hamas sur Israël qui a déclenché la guerre. Elle est passée devant la vitrine de la librairie mais s’est forcée à continuer, consciente que si elle y pénétrait, elle y resterait des heures. Le voyage était dangereux et devait rester bref.


Mais les livreurs du libraire se déplacent, souvent à vélo – ils parcourent les rues cabossées et bravent les points de contrôle jusqu’aux confins de la bande de Gaza. Dans la ville méridionale de Khan Younès, il se révèle compliqué de différencier les milliers de tentes ; les coursiers de Samir Mansour donnent alors rendez-vous à Tasneem Dahlan sur un rond-point bien connu. Elle retourne ensuite à pied jusqu’à sa tente, une pile de livres dans les bras.

Encourager les jeunes talents

La maison d’édition de Samir Mansour privilégie la publication d’auteurs de Gaza. Pour lui, il s’agit d’un processus holistique qui vise à transformer les lecteurs en écrivains.
“Je m’intéresse aux auteurs qui débutent parce que nous voulons créer des livres !”
Avant la guerre, il envoyait les jeunes écrivains auprès d’auteurs confirmés qui les guidaient jusqu’à ce que leur premier ouvrage soit publié.


Écrivains, artistes, universitaires et étudiants se réunissaient toutes les semaines pour des lectures et des dédicaces. Ils se rencontraient dans le cadre de clubs de lecture, leurs chaises disposées en rond. Parfois, le libraire se frayait un chemin entre les participants en proposant du fattah : du yaourt, des pois chiches et du pain.
L’été, Samir Mansour louait une petite maison avec piscine, il y conviait les écrivains et ensemble ils plaisantaient jusqu’à l’aube dans l’air chaud de la nuit. “Nous étions comme une famille.”


Trop de personnes ont perdu la vie pour organiser de nouvelles rencontres aujourd’hui.
En juillet, Dima Awwad, qui fréquentait le club de lecture du soir et avait publié son premier roman chez cette maison d’édition en 2022, a été tuée lors d’une frappe aérienne israélienne. Interrogé au sujet de la jeune femme au téléphone, Samir Mansour a demandé à quelqu’un de lui apporter un exemplaire de son livre, comme si le tenir entre ses mains lui fournirait des explications.
Désormais, Samir Mansour refuse que ses écrivains attendent. Il se rappelle avoir poussé une autre jeune autrice à entamer son second roman : “Ne perds pas de temps. Pour nous, le facteur temps est très important.”

Plus de soixante-dix nouveaux livres publiés depuis 2023

La plupart des bibliothèques, des universités, des écoles et des librairies de Gaza ont été détruites dans l’offensive israélienne. Mais Samir Mansour a publié plus de soixante-dix nouveaux livres grâce à de vieilles imprimantes dans un coin de l’entrepôt qui est devenu son refuge et qu’il a rempli des restes d’encre et de papier d’avant le blocus.
“Nous vivons des heures sombres. La majorité des livres appartenant au peuple gazaoui ont été détruits, ceux qui achetaient des livres et disposaient d’une bibliothèque chez eux… Tout est parti en fumée, se désole-t-il. Mais la culture persiste. Car même si on détruit les livres, cette culture est présente à l’intérieur des gens, dans leur esprit, partout.”


Samir Mansour croyait si profondément au pouvoir des livres et à leur inévitable réincarnation qu’il n’a pas hésité, même si cela brisait son âme de jeune homme, à les brûler quand il l’a fallu. La famine faisait des ravages et le bois manquait. Il voyait des personnes âgées déambuler dans les rues en quête de quelques feuilles de papier.
Certains de ceux à qui il a donné des livres à brûler étaient des clients de longue date. D’autres, des nouveaux. Certains ouvrages avaient été endommagés en 2021, lorsqu’Israël avait détruit sa librairie sur l’avenue bordée d’arbres. D’autres étaient immaculés.
“Je mettrais moi-même feu aux livres pour cuisiner, soutient-il. Les gens venaient me voir. Je ne pouvais pas les repousser, même si cela impliquait de leur donner des livres neufs… Ils devaient survivre.”


Lena, qui est médecin, se rend régulièrement dans la boutique de Rimal. Elle lit des romans d’horreur et de fantasy qui parlent d’endroits où l’air n’est pas saturé par le vrombissement des drones.
“C’est ma deuxième maison, dit-elle de la librairie. On peut se concentrer et se détendre, loin du vacarme de la vie quotidienne.”
 
Par Malaika Kanaaneh Tapper

Cet article du Financial Times a été traduit et republié par Courrier International


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