Sanae Takaichi, la “Dame de fer” du Japon
La Thatcher de Tokyo remet le Japon à l’heure d’Abe — alliances fragiles, nationalisme revendiqué, défis démographiques
Depuis sa victoire à la présidence du Parti libéral-démocrate (PLD) il y a quelques semaines, la nouvelle première ministre japonaise Takaichi Sanae n’a pas fondamentalement changé les principales orientations du gouvernement. Son arrivée à la tête du pays a effrayé le partenaire de coalition historique, le parti bouddhiste Komeitō, qui voit en Takaichi la représentante de l’aile droite du PLD.
Une alliance de circonstance
En catastrophe, Takaichi a dû bricoler une alliance avec le Parti de l’Innovation, une formation conservatrice fortement ancrée dans la métropole d’Osaka. Il demeure cependant assez prudent pour offrir un soutien sans participation au gouvernement. Parmi les mesures négociées : la réduction de 10 % du nombre de parlementaires, la délocalisation de certaines administrations centrales dans le Kansai ou encore la poursuite de la lutte contre l’inflation alimentaire, qui fragilise sans cesse le pouvoir d’achat des ménages.
Le Komeitō rompt après vingt-six ans
Si le Komeitō a décidé de laisser tomber son alliance de 26 ans avec le principal parti du pays, c’est avant tout à cause des opinions très droitières de la nouvelle PM. Elle n’a jamais caché son négationnisme par rapport aux crimes de guerre japonais pendant la Seconde Guerre mondiale, estimant que la guerre était avant tout une mesure défensive. Elle s’est rendue au sanctuaire Yasukuni Jinja, qui honore la mémoire de plusieurs criminels de guerre japonais de classe A, et a nommé dans son gouvernement des personnalités qui, comme elle, niaient la réalité du massacre de Nankin de 1937.
Ayant évité toute frasque depuis son arrivée au pouvoir, elle n’a pas encore brusqué les Chinois (qui viennent de fêter les 80 ans de leur victoire sur le Japon impérialiste) ni les Sud-Coréens. À une question concernant la relation qu’elle souhaitait entretenir avec ces derniers, elle a simplement répondu : « Je ne vois pas les pays, je vois les gens. Et j’aime beaucoup les produits coréens », a-t-elle lancé avec un sourire, lors d’une conférence de presse à Tokyo.
Popularité intacte malgré la controverse
Étonnamment, la popularité de Takaichi demeure forte malgré ces scandales : elle est créditée de 64 % d’opinions favorables à son intronisation, ce qui la place 15 points au-dessus de l’ancien premier ministre Shigeru Ishiba au même moment. Le journal Nikkei a dévoilé la feuille de route que la PM a transmise aux membres du Cabinet : dans la droite ligne des gouvernements précédents du PLD, sans mesures particulières contre les étrangers.
Takaichi avait émergé pendant la campagne comme étant particulièrement hostile aux touristes irrespectueux, dont les frasques font la une des médias nippons depuis la sortie du Covid. Mais elle a tenu à rassurer le patronat : dans un pays qui perd chaque année l’équivalent de la population de la métropole toulousaine (~ 800 000 âmes), le recours à la main-d’œuvre étrangère est indispensable. En témoignent les chantiers de BTP dans toutes les grandes villes de l’archipel : les instructions y sont aussi bien écrites en japonais qu’en vietnamien, philippin ou indonésien.
La « Thatcher » japonaise face à Pékin
Sur le plan extérieur, Takaichi est une « Thatcher japonaise » : comme feu son mentor Shinzo Abe, elle veut continuer à entretenir l’alliance américaine pour peser face à Pékin. La visite d’État de Donald Trump a ouvert la voie à « un nouvel âge d’or » des relations américano-nippones.
Elle n’a pas lésiné sur les hommages appuyés à Abe, notamment en offrant un de ses clubs de golf au président. Trump appréciait beaucoup Abe et demandait souvent, pendant son premier mandat, à l’appeler pour lui demander conseil ; ses diplomates, embarrassés, lui rappelaient alors le concept de décalage horaire…
« Le Japon doit rester fort pour que la paix le soit aussi. Nous ne céderons pas face à Pékin », a déclaré Takaichi lors d’un discours à la Diète, en octobre 2025 (Japan Times).
Une lune de miel sous tension
Takaichi vit une lune de miel : populaire à l’intérieur, rassurante à l’extérieur, elle pourrait en profiter pour convoquer des élections anticipées et augmenter son assise à la Diète. Mais les orages sont toujours présents à l’horizon : son acceptation du deal trumpien d’investir 550 milliards de dollars aux États-Unis d’ici quatre ans passe mal dans les milieux économiques, la menace chinoise ne cesse de grandir et la démographie du pays est au plus mal.
La question demeure : sera-t-elle celle qui arrêtera le déclin relatif de l’Archipel ou celle qui l’accélèrera ?
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