Séisme en Israël : Netanyahou perd la main
Acculé sur les fronts militaire, diplomatique et intérieur, Benjamin Netanyahou voit ressurgir la question de sa responsabilité le 7 octobre
Israël perd l’initiative militaire
Sur le plan militaire, Israël n’a plus l’initiative. Les ripostes militaires à Gaza et au Sud-Liban sont surveillées de près par les États-Unis afin d’empêcher toute escalade incontrôlée.
Sur le plan stratégique et diplomatique, les relations avec les États-Unis se durcissent. Donald Trump a mis Israël hors-jeu dans ses tentatives de sortir du bourbier iranien dans lequel il s’est laissé entraîner.
Sous la pression de l’ambassadeur américain Mike Huckabee et de Tsahal, le gouvernement Netanyahou est obligé de freiner les provocations des colons les plus extrémistes en Cisjordanie.
Alors que les principaux pays européens se décident enfin à sanctionner l’économie israélienne dans les territoires occupés de Cisjordanie, la Maison Blanche reste silencieuse.
Une coalition politique menacée
Sur le plan de la politique intérieure, la défaite de sa coalition actuelle semble inévitable :
le nouveau parti de l’ancien chef d’état-major Gadi Eizenkot séduit de plus en plus les électeurs issus de la droite sioniste, qui restent soucieux de défendre l’état de droit et la démocratie. Les partis politiques de la gauche et du centre se mobilisent pour séduire leurs abstentionnistes traditionnels, et les partis politiques arabes israéliens sont à la manœuvre pour augmenter leur influence dans la future carte politique.
Au sein de son propre parti, le Likoud, Benjamin Netanyahou n’a pas réussi à faire venir des candidats aux élections susceptibles d’attirer un électorat modéré. Pour contrecarrer la surenchère extrémiste de son incontrôlable partenaire et concurrent Itamar Ben Gvir, il s’est même résolu, en dernière minute, à placer en position éligible un journaliste connu pour ses prises de position complotistes qui risque de repousser plus d’électeurs potentiels que d’en amener.
Les différents partis politiques religieux sont déchirés par des querelles internes et s’organisent pour éviter d’être rejetés de la future coalition qui sortira des urnes le 27 octobre.
C’est dans ce contexte – affaiblissement de sa coalition, recul stratégique et tensions diplomatiques -qu’il faut lire les dernières révélations sur son comportement et ses responsabilités personnelles à la veille et pendant les massacres du 7 octobre.
La responsabilité du 7 Octobre
Depuis maintenant presque trois ans, Benjamin Netanyahou s’est évertué avec constance à faire porter la responsabilité des événements tragiques du 7 octobre sur tous les autres, sauf lui. Tous les témoins de ces moments tragiques, depuis le chef d’état-major jusqu’au ministre de la Défense, en passant par les chefs du Shin Bet et du Mossad, sans oublier les principaux généraux en poste à ce moment-là, ont été écartés et remplacés par des hommes choisis pour leur fidélité personnelle à Netanyahou plus que pour leurs compétences.
À l’heure des bilans, le sujet de la responsabilité personnelle de Benjamin Netanyahou dans les massacres du 7 octobre est naturellement un élément central de l’argumentation de tous ceux qui appellent à son départ. Et, dans les dernières semaines, sa ligne de défense s’était révélée maladroite et inappropriée.
Un manque de réaction manifeste et coupable
L’argument de ne pas avoir été réveillé et prévenu à temps au matin du 7 octobre s’est vite retourné contre lui. Alors que l’attaque du Hamas était déclenchée à 6 h 30 du matin et que, dans les deux heures qui ont suivi, tous les ministres, généraux et responsables étaient à leur poste dans les bunkers de commandement, les témoignages se sont accumulés sur le manque manifeste de réactivité du Premier ministre.
Son premier échange avec le chef d’état-major est documenté à 10 h du matin, soit plus de trois heures après le début des massacres. Les différents responsables présents dans la confusion de ces premières heures critiques confirment tous que Netanyahou ne semblait pas capable de surmonter l’état de choc initial. Il se contentait d’observer, d’écouter et de prendre des notes, sans émettre lui-même ni directives ni réorientations claires.
Un complot…forcément !
Les arguments sur les premières heures se révélant contreproductifs, l’entourage politique et familial s’est lancé dans l’approche complotiste. Dès les premiers jours, les médias israéliens avaient rapporté les témoignages poignants de trois généraux en retraite connus du public israélien qui s’étaient chacun portés spontanément volontaires pour secourir des victimes des massacres du Hamas.
Ceux qui réussissent à sauver des vies
Noam Tibon est membre du parti Yesh Atid de Yair Lapid et Israël Ziv est un commentateur régulier de la chaîne de télévision 12. Tous deux se sont retrouvés en uniforme et en armes pour livrer combat contre le Hamas et réussir à sauver des vies dans le kibboutz Nahal Oz. C’est au milieu des combats qui faisaient rage dans la rave party Nova que Yair Golan, ancien chef d’état-major adjoint et actuellement responsable du parti de gauche « Les Démocrates », a réussi à sauver des vies et à évacuer plusieurs jeunes pris au piège.
Par des canaux différents et encore récemment au travers d’insinuations proférées par Sarah Netanyahou, épouse du Premier ministre, ces trois généraux se retrouvent au milieu de rumeurs complotistes insinuant qu’ils étaient informés à l’avance des massacres et n’avaient pas alerté Tsahal, dans le but de faire tomber le gouvernement. Les insanités de ces allégations ont déjà été sanctionnées par la justice puisque Israël Ziv a gagné un procès en diffamation la semaine dernière, et que Yair Golan s’apprête à porter plainte contre Sarah Netanyahou.
La ligne de défense construite laborieusement par Benjamin Netanyahou était donc déjà affaiblie
L’avertissement émirati ignoré
Mais la longue enquête menée par les journalistes Shlomi Eldar et Ruth Youval, et publiée dans le journal Haaretz du 8 septembre, vient bouleverser la donne et mettre encore plus à mal cette ligne de défense.
La publication de cette enquête préfigure la sortie d’un livre qui va retracer le détail de tous les contacts et de toutes les négociations qui ont pu se tenir entre le Hamas et Israël depuis le retour au pouvoir de Benjamin Netanyahou. Les éléments déjà publiés permettent d’appréhender les stratégies parallèles de négociations et de préparation à un conflit majeur que menait le Hamas et que les différents organes de sécurité n’ont pas su interpréter ni comprendre.
Les signaux d’alarme que cette enquête révèle sont nombreux et s’étalent sur plusieurs semaines avant le 7 octobre. Ils proviennent de sources étrangères, qu’elles soient palestiniennes, égyptiennes ou émiraties, ou internes, que ce soit Tsahal, des organes de sécurité ou même de l’opposition politique au gouvernement.
« Un tremblement de terre imminent »…10 avant, l’avertissement des Émirats arabes unis
Si ces multiples signaux d’alarme ont été systématiquement ignorés par Benjamin Netanyahou, c’est le dernier épisode relaté qui est le plus marquant et qui polarise l’opinion publique israélienne :
Le président des Émirats arabes unis, Mohammed ben Zayed, aurait pris l’initiative d’avertir Benjamin Netanyahou, environ dix jours avant le 7 octobre 2023, que le chef du Hamas, Yahya Sinwar, préparait une opération majeure contre Israël, qu’il qualifiait de « tremblement de terre imminent ».
Lors de cette conversation qui aurait duré 45 minutes, Netanyahou aurait cherché à tranquilliser son interlocuteur en affirmant que Gaza était sous contrôle et en assurant qu’Israël était prêt pour tous les scénarios, mais privilégiait des menaces concentrées sur la Judée-Samarie.
Une conversation capitale gardée secrète par Netanyahou
Peu rassuré par les propos de Netanyahou, Mohammed ben Zayed aurait transmis plus tard un avertissement similaire au directeur de la CIA, William Burns, en disant : « Il se passe quelque chose qui est sur le point d’exploser. » Le point le plus important qui est en train de déclencher un séisme politique, c’est que Netanyahou ait gardé cette conversation secrète et n’ait pas jugé bon d’en informer les chefs du Shin Bet, du Mossad ou de Tsahal.
Si Benjamin Netanyahou s’était comporté en Premier ministre responsable, il aurait informé les organes de défense et de sécurité de cet avertissement sérieux de dernière minute des Émirats arabes unis.
Pouvait-on éviter le massacre du 7 octobre ?
Une analyse approfondie de ces avertissements aurait-elle influencé les évaluations sur les intentions du Hamas ? Les massacres du 7 octobre auraient-ils pu être évités ? La polémique autour de ces questions est alimentée par de hauts responsables de la sécurité comme l’ancien ministre de la Défense, Yoav Gallant, et prend de l’ampleur.
Les révélations accablantes apportées par l’enquête de Shlomi Eldar et Ruth Youval vont alimenter la campagne des élections à la Knesset et peuvent contribuer à la mise à l’écart politique de Benjamin Netanyahou. Mais de simples remplacements de personnes ne protègent pas d’une répétition des mêmes erreurs par les gouvernements à venir.
Seules les conclusions et les recommandations d’une commission d’enquête d’État indépendante sur les massacres du 7 octobre permettront à ce pays de sortir des traumatismes, d’avancer et d’affronter la réalité.
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