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Serbie : les mains rouges de Belgrade

publié le 09/09/2025 par Malik Henni

23000 rassemblements demandent de nouvelles élections et le départ du président Vucic. Entre colère populaire, répression et enjeux stratégiques autour du lithium, la Serbie vacille

Le slogan de la colère: les mains rouges de Belgrade

Des larges avenues de Belgrade aux culs-de-sac de Niš, en passant par les panneaux de signalisation de Novi Sad, le même autocollant noir aux lettres blanches, grossier mais radical,  illustre le mécontentement populaire : « Fuck SNS ». Le Parti progressiste serbe (SNS), formation du président Aleksandar Vučić, est la cible de toutes les critiques après l’effondrement à la gare de Novi Sad. Le 1er novembre 2024, vers 11 h 52, l’auvent au-dessus de l’entrée principale de la gare de Novi Sad s’effondre. Quatorze personnes sont tuées sur le coup, dont un enfant de six ans, et trois autres sont grièvement blessées. Par la suite, deux des blessés succombent à leurs blessures, portant le bilan final à seize morts, dans ce qui est alors devenu le symbole de la corruption du régime serbe.

Les mains rouges de Belgrade

Le mouvement de contestation s’est, depuis, radicalisé. Le soutien de plusieurs personnalités, de Novak Djokovic à Madonna, en passant par la diaspora serbe en Europe, n’a pas été suffisant pour faire tomber Aleksandar Vučić. Ce dernier a qualifié les manifestants, en juin dernier, de « terroristes voulant détruire l’État » et en appelle à ses soutiens.

Les murs des universités de Belgrade sont encore taguées de mains rouges, symbole d’un mouvement qui s’enlise mais ne rompt pas. Les opinions divergent sur la marche à suivre, mais une chose demeure certaine : comme en Ukraine en 2014, l’opposition évite soigneusement de faire émerger tout leader.

Un« complot de l’étranger »…

Nadia*, anciennement expatriée dix ans aux États-Unis, retrouve, découragée, son pays dans un état qu’elle n’imaginait pas. « Mieux vaut cultiver son jardin. » La peur de la répression n’est jamais loin.
À côté d’elle, dans le train qui va de Bar, sur la côte monténégrine, jusqu’à Belgrade, une vieille dame défend le point de vue du pouvoir: « C’est une révolution de couleur, ( comme les différentes révolution en 2004, 2005 qui ont fait tombé des régimes pro-Russes en Ukraine, Géorgie…) il y a toujours des complots.. » Cette rhétorique est celle du SNS et de Vladimir Poutine, qui n’hésitent pas à pointer « l’étranger » comme responsable du mécontentement. Pourtant, le silence de l’UE et des États européens signifie l’inverse : ils s’accommodent très bien de la kleptocratie au pouvoir à Belgrade. Les étudiants ne s’y trompent pas : au contraire de l’Euromaïdan, aucun drapeau étoilé n’est visible dans les manifestations,

Le lithium, enjeu stratégique

« Soyons clairs, c’est à cause du lithium », assène Nadia d’un ton las. Le 16 juillet dernier, le gouvernement a finalement autorisé l’exploitation d’une mine de ce minerai nécessaire aux batteries électriques par l’entreprise australienne Rio Tinto. L’ensemble de l’extraction, qui commencera en 2028, permettra de répondre aux besoins de 17 % de la production automobile européenne. Les restrictions chinoises, où sont raffinés deux tiers du lithium mondial, décidées au début de l’année, rendent encore plus urgente l’exploitation de ce filon.

Corruption, mafia et nationalisme

Tous ne sont pas aussi défaitistes que Nadia. Hôte d’accueil d’une auberge de jeunesse en plein cœur de la capitale, Ivana est de toutes les manifestations. Elle marche entre le Parlement, la cathédrale Saint-Sava et le long du Danube, esquivant les charges de policiers et les hooligans à la solde du gouvernement.
Celui-ci a fourni des tentes, des tables et des vivres pour installer un campement de soutien devant le siège de l’Assemblée nationale. Ici, on arbore le drapeau serbe en regardant le football grâce à des vidéoprojecteurs. Sur une table de camping, une carte du pays est posée négligemment : le Kosovo y figure comme faisant partie du territoire serbe. Des hommes en tenue de camouflage, d’autres affichant fièrement la face de Ratko Mladić, le « Boucher des Balkans », responsable du génocide de Srebrenica. Corruption, mafia, politique et nationalisme forment en Serbie un cocktail qui empoisonne la démocratie.

Une lutte qui paraît sans fin

Nadia l’assure, son combat est universel et ne cessera que lorsque le système corrompu qui prive le pays de ses richesses appartiendra au passé. « On se bat pour les droits de l’homme. Je le fais pour mes enfants, pour qu’ils vivent dans un pays correct.»
Malgré plus de 23 000 rassemblements de toutes sortes depuis novembre, la demande d’élections anticipées n’a pas été pas satisfaite par le président, élu jusqu’en 2027.

*À la demande des protagonistes, tous les prénoms ont été modifiés.


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