Sonia, le calvaire d’une héroïne nationale
Suspectée, arrêtée, placée en garde à vue, puis témoin protégée sous une nouvelle identité, elle a sacrifié sa vie d’avant pour sauver celle des autres
« Police ! Les mains contre le mur ! »
Ce jour-là, une équipe d’intervention musclée cueille Sonia sur le palier de son appartement. «Mais qu’est-ce qui se passe ? » — « Ferme-la, t’es en garde à vue ! ». On veut défoncer sa porte : « Pas la peine, les clés sont dans ma poche ».Intrusion. « Police ! Bougez pas ! ».
À l’intérieur : son compagnon, son fils, sa fille, terrorisés. Garde à vue : isolement, couchette, toilettes sommaires. Quel crime a-t-elle commis ?
Sonia, au risque de sa vie, a dénoncé Abdelhamid Abaaoud, le cerveau des attentats du 13 novembre 2015 : Stade de France, Bataclan, terrasses de cafés, 130 morts et des centaines de blessés. Lui et un complice prévoyaient de se faire sauter au milieu de La Défense, sur le parvis.
Hasna, la jeune fille paumée, entre drogue et islamisme, qu’elle héberge et dont elle prend soin, est aussi la cousine d’Abaaoud, qui lui a demandé de lui trouver un appartement refuge.
Sonia n’hésite pas, va rencontrer le terroriste et son complice cachés… dans un buisson sous une bretelle d’autoroute à Aubervilliers. « Ce n’est pas fini. Noël, La Défense. Boum ! ».
Elle comprend le danger et l’urgence et, dans le chaos de l’après-13 novembre, appelle la police plusieurs fois pour donner l’adresse de la planque à Saint-Denis.
Grâce à elle, les forces spéciales interviennent, cernent l’immeuble et tirent 1 500 cartouches pour fixer les terroristes. À la fenêtre, Hasna hurle : « Laissez-moi sortir ! ». Trop tard. Un terroriste déclenche sa ceinture d’explosifs, l’immeuble s’effondre en partie. Trois morts, dont Hasna. Fin tragique, qui aurait été bien pire si les islamistes s’étaient fait sauter dans la foule de La Défense.
De suspecte en garde à vue, Sonia devient témoin, puis héroïne. À protéger. Ouf ? Non. Elle, son compagnon, son fils, sa fille, sont placés dans une maison isolée. La nuit, Sonia a peur. Le matin, dans sa salle de bains, elle voit le visage de Hasna et d’Abaaoud qui la fixent dans le miroir.
Désormais, sa vie d’avant n’existe plus. Nouvelle identité, nouveau lieu, nouvelle maison, nouveau téléphone… elle est déclarée « morte ». Son visage, son nom, sa voix : plus rien ne doit apparaître. Nulle part. Un cauchemar administratif pour les démarches du quotidien.
Cinq ans plus tard, au procès, elle tient à témoigner — visage caché, voix déformée — par compassion pour les familles des victimes. Non, son islam à elle n’est pas celui des accusés qui parlent de paix et d’amour mais se font déchiqueter au milieu des civils innocents, chrétiens ou musulmans. Sa dignité et son courage impressionnent.
Aujourd’hui, Sonia continue à mener une existence clandestine post-mortem, sans amis, sans proches, sans voisins, et sans les maraudes de la Croix-Rouge auxquelles elle tenait tant. Sans passé.« Témoin protégé » ? La justice ne sait pas faire. Les repentis, oui ; les témoins, non.
On ne lui remettra pas la Légion d’honneur. Son nom ne doit pas être rendu public.
D’ailleurs, elle est morte. Non, l’État ne sait pas faire. Il a montré ses limites. Une forme d’incompétence et d’impuissance face à une situation jamais envisagée.
Sonia, elle, vit un calvaire. Les héros, quand le rideau tombe, ont souvent des vies banales et tristes. Des regrets ? Il y aurait de quoi. Le silence lui aurait assuré de conserver sa vie d’avant. Petite lâcheté, mais grand confort. Sauf que…
Sans elle, il y aurait eu d’autres morts, d’autres blessés, tant d’autres vies amputées. Combien de vies a-t-elle sauvées ? Sans doute assez pour que nous lui soyons tous redevables. À vie. Alors, toute douleur assumée, Sonia répète encore aujourd’hui : « Si c’était à refaire, je le referais. » Sonia, française et musulmane, femme forte et digne, est une grande dame.
- Voir » Le choix de Sonia », film docu-fiction sur France 2, réalisé par David André
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