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Syrie : la poudrière druze

publié le 31/07/2025 par Malik Henni

Le futur de la Syrie au cœur des tensions entre sunnites et druzes. Un cessez-le-feu fragile après une semaine de combats meurtriers

Les combats, qui ont duré environ une semaine, ont pris fin dans un équilibre précaire grâce à un cessez-le-feu annoncé samedi 19 juillet par le président par intérim Ahmed al-Charaa, plus connu sous son nom de guerre Abou Mohammed al-Joulani, ancien chef djihadiste du Front al-Nosra..le. Quatorze cents personnes ont perdu la vie.
Les affrontements, qui ont opposé les Druzes chiites et les Bédouins sunnites, ont fait plus de mille morts et provoqué une intervention militaire israélienne.
Le nouveau président s’est montré prudent sur le rôle qu’il souhaite offrir aux minorités dans la Syrie post-Assad.

Les minorités chiites, une cible récurrente

Ce nouvel épisode de violences envers des populations civiles survient moins de six mois après des exactions contre les Alaouites, eux aussi considérés comme des chiites.
Ces actes de représailles ou de terreur sont d’abord le fait de la base du nouveau pouvoir qui règne à Damas. Mais ce pouvoir ne s’étend pas à l’ensemble du territoire.
Ces anciens combattants de la guerre civile ne sont pas tous arabes. Ils composent des « brigades internationales djihadistes » qui se considèrent comme les vainqueurs et entendent imposer leur loi.
Ouïghours, Tadjiks, Tchétchènes : ils sont sunnites avant tout et considèrent les Druzes, les Alaouites, mais aussi les chrétiens, comme des mécréants à convertir.

Ahmed al-Charaa sur la corde raide

Devant composer avec cette base revancharde, le président Ahmed al-Charaa marche sur un fil.
Deux poids peuvent l’entraîner par le fond : la respectabilité à gagner auprès des étrangers, dont il a besoin pour reconstruire un pays ruiné par treize ans de guerre ; et le consentement d’une base armée, vindicative, qui ne dévie pas de son objectif messianique et autoritaire.
Il ne peut pas laisser ces massacres se perpétrer sans s’aliéner les institutions internationales et les Occidentaux, sans qui la Syrie n’a pas d’avenir économique.
Le même scénario que celui observé au détriment des Alaouites en début d’année inquiète les minorités, dont le statut avait souvent été instrumentalisé par la dictature.

Deux cent quatre-vingt-dix-huit suspects, responsables de mille quatre cent vingt-six morts, ont été identifiés par une commission d’enquête du gouvernement.
Pour l’instant, aucune commission du même genre n’a été mise sur pied pour les événements du mois de juillet.
Contrairement à mars dernier, cette fois-ci, les troupes gouvernementales ont pris le parti des assaillants contre les Druzes, ajoutant à l’anomie et à la confusion.

Israël s’invite dans le chaos syrien

C’est dans le contexte d’une Syrie fracturée — Damas ne contrôle ni les régions du nord administrées par la Turquie, ni celles des Kurdes au nord-est — qu’Israël a décidé de frapper une nouvelle fois.
Le pays joue la stratégie du chaos : Tsahal a étendu son emprise sur une partie du plateau du Golan en décembre 2024.
Netanyahou est bien décidé à jouer l’opportuniste partout où il le peut.

Fidèle à la ligne israélienne dite « l’alliance des périphéries », théorisée par le chef du Mossad Meir Amit en 1999, Israël cherche des alliances avec tous les groupes non arabes musulmans du Moyen-Orient.
Le Premier ministre d’extrême droite a ordonné trente-huit frappes, dont l’une sur le quartier général des forces armées syriennes, à deux pas du palais présidentiel.

Cent cinquante mille Druzes vivent en Israël. Ils occupent souvent des postes clés dans l’armée ou l’économie, contrairement aux Palestiniens israéliens. Prenant appui sur la défense des familles de cette « minorité modèle », Netanyahou enfonce un coin dans le projet d’une Syrie unie.
Le schéma n’est pas nouveau : Tsahal avait soutenu les Phalanges chrétiennes libanaises dans les années 1970 et 1980, ou encore les Kurdes d’Irak contre le régime baasiste à la même époque.

Les Druzes, une minorité transnationale prise en étau

Les Druzes sont une minorité transnationale, bien intégrée dans les sociétés où ils vivent : en Syrie, au Liban et en Israël.
Ils sont environ sept cent mille (soit 3 % de la population syrienne) à vivre dans le gouvernorat de Soueïda, au sud du pays.
L’enlèvement d’un marchand membre de leur communauté avait mis le feu aux poudres, le 13 juillet.

Vivant dans une région très pauvre, dépendante du trafic avec la Jordanie voisine, les Druzes sont en conflit avec les Bédouins depuis des siècles, sur des problèmes agricoles. Neutre pendant la guerre civile, car méfiante à l’encontre d’une opposition uniquement sunnite, la minorité druze attendait de voir comment le pouvoir central allait la traiter. Las, les humiliations n’auront pas tardé.

Une Syrie écaltée et sans boussole

La Syrie demeure aujourd’hui sur un fil. La non-maîtrise de son territoire, les jeux des grandes puissances à l’intérieur de ses frontières, et la misère qui touche 90 % de la population obscurcissent l’horizon. Le président al-Charaa a certes obtenu la levée des sanctions américaines et défini une feuille de route pour parvenir à des élections libres dans cinq ans.

Mais reste, sur la route de la reconstruction, les questions des minorités, du rapport à la religion, et du partage équitable des fruits de la reconstruction. Autant d’obstacles majeurs qu’il lui sera difficile d’éviter.


📌 Eclairage

Qui sont les Druzes ?

Souvent perçus comme une branche du chiisme par leurs adversaires, les Druzes forment en réalité une communauté religieuse à part. Apparue au XIe siècle au sein de l’Empire fatimide, leur foi syncrétique s’inspire de l’islam chiite ismaélien, tout en s’en démarquant profondément. Les Druzes ne reconnaissent ni le Coran comme unique source de loi, ni les obligations rituelles classiques de l’islam.

Bien qu’ils ne se revendiquent ni sunnites ni chiites, les Druzes sont régulièrement assimilés aux chiites par les groupes djihadistes sunnites, qui les considèrent comme des hérétiques. Cette confusion, entretenue à des fins idéologiques, justifie leur ciblage régulier lors de conflits à dominante communautaire.


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