Taïwan vs Chine : les démons de la division
Face à la Chine, une île démocratique, un Parlement fracturé, Pékin en embuscade
Depuis l’Occident, il peut être tentant de lire en bloc « la Chine » ou « Taïwan », comme si ces deux entités n’étaient pas traversées par des opinions publiques diverses et variées. C’est d’autant plus le cas que, sur l’île, à l’inverse de la Chine populaire, la liberté de vote et d’expression permet à tout un chacun d’exprimer son point de vue. Or, sur la question des relations avec le gigantesque et encombrant voisin, la population taïwanaise est divisée.
Un pays partiellement bloqué
Depuis l’élection en 2024 de Lai Ching-te (DDP, centre-gauche) à la présidence taïwanaise, le pays est partiellement bloqué : le Parlement est en effet dominé par l’alliance du Kuomintang (KMT), l’ancien parti unique nationaliste, et son allié le Parti du peuple de Taïwan (TPP). Alors que Lai veut augmenter les dépenses militaires et se rapprocher de Tokyo et de Washington, le KMT a bloqué ou réduit les hausses du budget de la défense. Sur le modèle israélien, le gouvernement taïwanais voulait se doter d’un « Dôme de fer ». Sans succès.
Le KMT, de rival historique à partenaire objectif de Pékin
Par un curieux retournement de l’histoire, l’ancien ennemi mortel du Parti communiste chinois (PCC) se retrouve à être son meilleur allié objectif. Au début des années 1970, Mao disait déjà en privé qu’il faudrait bien un jour s’entendre avec Tchang Kaï-chek, le Généralissime exilé qui tenait d’une main de fer la petite île depuis 1949. Car, après tout, « ils restaient avant tout des Chinois ». C’est sur le fondement de cette proximité culturelle et historique que le KMT et ses quelque 33 % d’électeurs souhaitent un rapprochement politique avec Pékin.
Cheng Li-wun, le visage du virage populiste
Sa nouvelle présidente a redynamisé le parti. Cheng Li-wun a embrassé la vague du populisme de droite qui déferle à travers le monde. Et elle a son style bien à elle : lors d’une session parlementaire, elle a interpellé le Premier ministre de l’époque en lui demandant s’il serait le premier à se rendre en cas de guerre avec la Chine. Elle l’a ensuite accusé de ne pas avoir le courage de défendre Taïwan, le traitant de « traître », ce qui l’a rendue célèbre et l’a propulsée en tête de la course à la présidence du parti. Cheng a multiplié les déclarations farfelues, estimant que « Vladimir Poutine est démocratiquement élu » et que l’élargissement de l’OTAN fait porter l’entière responsabilité de la guerre en Ukraine sur les épaules des Occidentaux.
Le « Consensus de 1992 », ligne de fracture
Se posant en défenseure de la paix, opposée à l’indépendance, elle appelle à appliquer sans réserve le « Consensus de 1992 », à savoir la déclaration ambiguë des deux États quant à l’existence « d’une seule Chine ». Problème : depuis 34 ans, personne n’a su dire de quelle Chine il s’agissait. Elle fait sans cesse référence à la culture chinoise : « Nous parlons chinois, nous écrivons les caractères chinois, nous mangeons chinois et nous vénérons les dieux chinois. C’est pourquoi je dis qu’il est tout à fait naturel de dire “nous sommes chinois”. » Mais à peine 2,5 % des Taïwanais déclarent se considérer « uniquement Chinois », essentiellement des personnes âgées ayant fait partie du million de réfugiés chinois ayant atteint l’île en 1949.
Présidentielles de 2028 en ligne de mire
Cheng plaide pour une stratégie dite de « Paix et prospérité » : pour la première fois depuis neuf ans, le leader du KMT s’est rendu à Pékin pour un forum économique. Dans le même temps, la République populaire continue ses exercices militaires autour de Taïwan, testant les manœuvres de ses avions et de ses navires de guerre. Pékin joue clairement la carte du KMT contre le DDP, qui en est à son troisième mandat présidentiel consécutif. Tous les acteurs ont la même échéance en tête : l’élection présidentielle de 2028, qui rebattra une nouvelle fois les cartes dans ce jeu de billard à trois bandes.
🗺️ Repères historiques – Taïwan
Île située à 180 kilomètres des côtes chinoises, Taïwan occupe une position stratégique en mer de Chine orientale.
– XVIIe siècle : présence néerlandaise (1624–1662), puis intégration à l’empire Qing.
– 1895 : cédée au Japon après la guerre sino-japonaise ; colonisation japonaise jusqu’en 1945.
– 1945 : rétrocession à la République de Chine après la capitulation japonaise.
– 1949 : victoire communiste en Chine continentale ; Tchang Kaï-chek et près d’un million de nationalistes du Kuomintang se replient sur l’île. Taipei devient le siège de la « République de Chine ».
– 1971 : l’ONU reconnaît la République populaire de Chine comme seul représentant de la Chine ; Taïwan perd son siège.
– Années 1980–1990 : transition démocratique, levée de la loi martiale (1987), première élection présidentielle au suffrage universel en 1996.
– Depuis : statut politique non résolu. Pékin considère Taïwan comme une province rebelle ; l’île fonctionne de facto comme un État souverain, doté d’un gouvernement, d’une armée et d’élections libres.
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