Tebboune, un président sous influence turque
Le président Tebboune s’arrime toujours plus à la Turquie d’Erdogan, entre déferlante d’investissements turcs et recomposition des alliances au Sahel, tandis que Paris tente un retour prudent à Alger
Le retour discret de Paris
Plus d’un an après son rappel, Emmanuel Macron a ordonné le retour de son ambassadeur à Alger. Stéphane Romatet a retrouvé ses fonctions, en se rendant d’abord à Sétif pour les commémorations des massacres du 8 mai 1945, décrété journée de la mémoire en Algérie. « Dépasser les séquelles du passé colonial : sans l’oublier. Respect mutuel. Intérêts communs. Défis régionaux et internationaux. », la feuille de route du chef d’Etat-major a de quoi torturer la ligne Retailleau-Ciotti-Bardella, longtemps partisane d’une acariâtre escalade.
Plus sérieusement, ce qui motive la position du vieux militaire, c’est l’accélération des événements au Mali, où les djihadistes du JNIM (Jama’at Nasr al-Islam wal Muslimin), liés à Al-Qaïda et à l’État islamique au Sahel, marquent une avancée spectaculaire. Basculant de facto ses frontières à l’extrême sud en état d’alerte maximale. Bien que la coopération avec l’Africom (Pentagone) soit à son apogée, l’expertise sécuritaire française au Sahel demeure la plus importante, la plus fiable, car, avant tout, constante sur le plan idéologique. Là où l’expérience syrienne, avec l’avènement d’Ahmed Al-Charaa, le président de la Syrie, et l’imprévisibilité totale du président Trump aggravent les craintes.
Le front sahélien en feu
Plus ambigu apparaît le rôle joué par Ankara dans la région, avec des positions qui suscitent la défiance d’Alger. Tout en soutenant ouvertement la junte du colonel Goïta au Mali, la Turquie affiche des signes clairs de rapprochement avec le maréchal Haftar, après l’avoir longtemps combattu. Elle négocie avec lui la construction d’un vaste complexe sidérurgique, un projet qui viendrait concurrencer celui du groupe turc Tosyali en Algérie. Comble de l’ironie : c’est justement Tosyali, qui a bénéficié de soutiens démesurés des autorités algériennes, qui y est à l’œuvre.
De quoi provoquer des crispations de surcroît chez les militaires. D’autant qu’ils voyaient déjà d’un très mauvais œil l’implantation chez l’ennemi marocain d’une usine du constructeur turc Baykar, spécialisée dans les drones de combat.
Alger, marché captif d’Ankara
À contre-courant, le président Abdelmadjid Tebboune, qui recevait les émissaires français, revenait tout juste de son voyage en Turquie, sa troisième visite d’État depuis son investiture en 2019 (il n’en a effectué aucune en France). Alors que les entreprises françaises plient bagage, ce sont plus de mille quatre cents entreprises turques qui prospèrent en Algérie. Ayant connu une évolution inversement proportionnelle à celles avec la France, les relations avec la Turquie d’Erdogan ont atteint, sous son égide, des niveaux inégalés. Les deux présidents se sont fixé comme objectif dix milliards de dollars d’échanges.
Cet engouement turcophile remonte à ses années au ministère de l’Habitat sous le président Bouteflika (2012-2017), période durant laquelle il avait largement ouvert le secteur du BTP aux entreprises turques, leur attribuant des contrats de plusieurs milliards de dollars en gré à gré.
Les affaires, c’est la Turquie
Son passage éclair à la tête du gouvernement en 2017 s’était soldé par un limogeage retentissant, consécutif notamment à un voyage en Europe et en Turquie effectué à bord du jet privé d’un homme d’affaires turc impliqué dans des marchés algériens. La réputation d’« homme des Turcs » qui lui colle depuis lors n’est donc pas fortuite.
Souveraineté ou dépendance
La déclaration de novembre 1954, qui annonçait le début de la lutte armée du FLN, avait fixé comme premier objectif la restauration de l’État algérien. Certains s’interrogent désormais sur la lecture qu’en fait Tebboune. Restaurer l’État algérien, certes. Mais lequel ? Celui d’une souveraineté jalouse – chèrement acquise -ou celui d’une autre dépendance vers les nouveaux prétendants à l’empire ottoman ?
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