Territoires occupés: le ramadan de tous les dangers
Les responsables militaires israéliens craignent que, durant le ramadan, la population palestinienne de Cisjordanie et de Jérusalem-Est, sous occupation israélienne, ne se mobilise contre Tsahal
Photo : Face-à-face entre soldats israéliens et manifestants palestiniens, qui refusent que des colons israéliens retirent le drapeau palestinien du village d’Azzoun, en Cisjordanie. Près de Qalqilya, 9 juin 2022. — © ALAA BADARNEH / keystone-sda.ch
En Cisjordanie et à Jérusalem-Est, le ramadan risque, cette année, d’être inflammable
Les responsables israéliens de la Défense ont toujours considéré le mois du ramadan [qui débute ce 18 février] comme une période délicate. Mais cette fois, ce sera la troisième année consécutive que ce mois sacré du calendrier islamique sera célébré dans un contexte de guerre. Contrairement aux deux années précédentes, où les Palestiniens de Cisjordanie étaient relativement dissuadés par l’armée israélienne de recourir à la violence, Tsahal [l’armée israélienne] estime aujourd’hui que la situation sécuritaire n’a jamais été aussi explosive et compliquée.
Une série d’incidents armés, de politiques gouvernementales unanimement perçues comme un affaiblissement de l’Autorité palestinienne [AP] et la détérioration de la situation économique en Cisjordanie contribuent à l’exacerbation des tensions parmi les Palestiniens. Lors de discussions à huis clos, de hauts responsables de Tsahal mettent en garde contre une population qui pourrait désormais se mobiliser en masse contre l’armée israélienne.
Des permis de travail délivrés au compte-goutte
À la suite de décisions prises par le gouvernement israélien et approuvées par le ministre de la Défense, Israël Katz [Likoud], le nombre de fidèles musulmans de Cisjordanie autorisés à se rendre sur le mont du Temple [l’esplanade des Mosquées, à Jérusalem-Est] pendant le ramadan sera limité à 10 000 femmes de plus de 55 ans et à 10 000 hommes de plus de 65 ans. La demande de l’AP d’accréditer un plus grand nombre de fidèles a été rejetée par les autorités israéliennes.
Les responsables israéliens de la Défense considèrent les provocations et les violences sur le mont du Temple comme autant de menaces pour la sécurité d’Israël.
En outre, la question des permis de travail [délivrés aux Palestiniens de Cisjordanie] renforce les tensions. Depuis le 7 octobre 2023, les permis de quelque 140 000 Palestiniens de Cisjordanie n’ont plus été renouvelés, privant ainsi l’Autorité palestinienne d’une source vitale de rentrées fiscales.
L’armée israélienne a proposé un processus graduel et contrôlé pour permettre à un nombre limité mais croissant de personnes autorisées à revenir travailler en Israël, partant du principe qu’alléger la pression économique renforcerait la stabilité politique. Mais le ministre de la Défense, Israël Katz [connu pour ses positions suprémacistes et pro-coloniales], a jusqu’à présent refusé tout assouplissement des restrictions.
Le dossier iranien, un facteur sensible
Le risque de violences durant le ramadan s’inscrit dans un contexte régional plus large, notamment en raison de la possibilité d’une attaque américaine contre l’Iran. Tsahal estime qu’une telle intervention exposerait Israël à des tirs de missiles iraniens. Selon les services de renseignements, un tel scénario encouragerait les attaques terroristes perpétrées par des “loups solitaires” palestiniens souhaitant afficher leur soutien à Téhéran.
Tsahal souligne que le commandement militaire de la région du Centre, laquelle englobe aussi la Cisjordanie occupée, se prépare opérationnellement à d’éventuels incidents violents. Ces derniers jours, les forces israéliennes ont été renforcées en Cisjordanie.
L’Aman [service de renseignements de Tsahal] dispose de nombreux indices selon lesquels des acteurs externes tentent d’inciter les Palestiniens de Cisjordanie à commettre des attentats. Ces deux premiers mois de 2026, quelque 15 millions de shekels [4,1 millions d’euros], soupçonnés d’être destinés à financer des attaques palestiniennes, ont été confisqués, soit un montant similaire à toute l’année 2025. La majeure partie de ces fonds provenait de Turquie.

Recrudescence de la violence des colons armés
Outre la menace terroriste palestinienne, Tsahal admet une recrudescence inquiétante de la violence des colons armés. L’armée reconnaît un échec systématique dans l’éradication de ce phénomène qui menace d’embraser toute la Cisjordanie. De fait, Tsahal est quasiment livré à lui-même, sans implication suffisante de la police et du Shabak [ou Shin Bet, les renseignements intérieurs israéliens].
Au sein de l’armée israélienne, les violences des colons sont perçues comme un facteur d’exacerbation des violences palestiniennes. L’AP a même déployé des gardes non armés issus de ses forces de sécurité pour porter assistance aux Palestiniens victimes de ces agressions. Tsahal craint qu’une escalade locale, impliquant l’usage d’armes à feu et des pertes humaines des deux côtés, ne mette à l’épreuve la coordination sécuritaire avec l’Autorité palestinienne.
Malgré les critiques publiques formulées contre l’Autorité palestinienne et ses forces de sécurité, essentiellement par des députés et des ministres israéliens de droite et d’extrême droite, Tsahal affirme que les forces de l’AP poursuivent leurs actions contre les terroristes et s’efforcent d’enrayer l’escalade. L’armée israélienne assure que sa coordination avec le Shabak et les forces de sécurité palestiniennes reste étroite et que leurs actions conjointes portent leurs fruits.
Délitement de l’Autorité palestinienne
Cependant, au sein de l’Autorité palestinienne, l’insubordination croissante de membres de ses forces de sécurité suscite l’inquiétude. Depuis des années, beaucoup de membres des forces de police palestiniennes ne perçoivent plus que la moitié de leur salaire et connaissent de graves difficultés financières. Cette situation fragilise la crédibilité de l’Autorité palestinienne auprès des Palestiniens de Cisjordanie, qui observent attentivement le déroulement de la deuxième phase de l’accord de cessez-le-feu à Gaza et ses répercussions désastreuses sur le statut de l’Autorité palestinienne, sur le plan tant international que national.
La crise financière de l’AP fragilise, par ailleurs, le système éducatif, qui ne fonctionne désormais qu’à 50 % de ses capacités. Tsahal est conscient du lien direct entre la fermeture partielle des écoles palestiniennes et la recrudescence des troubles à l’ordre public.
Selon des sources militaires israéliennes, une série de décisions gouvernementales concernant des lieux saints, notamment le tombeau de Rachel [près de Bethléem] et le caveau des Patriarches à Hébron, ainsi que des mesures prises récemment par le gouvernement Nétanyahou pour légaliser de nouvelles implantations [de colonies juives] sont perçues par l’Autorité palestinienne comme autant de violations des accords signés, voire comme une annexion de facto. L’opinion publique palestinienne se sent ainsi humiliée par l’absence de tout horizon politique.
Le ramadan 2026 annonce-t-il une nouvelle flambée de violence ? Toujours est-il que Tsahal sait que la situation sécuritaire peut évoluer à tout moment, sous le poids de la détérioration des conditions économiques et politiques en Cisjordanie. En Israël, le débat entre le pouvoir politique et le pouvoir militaire concernant les permis de travail, la politique relative au mont du Temple et la lutte contre le terrorisme juif, tout cela révèle un manque criant de communication quant à la manière d’instaurer un climat de calme et de sécurité.
De quoi susciter des questions quant à la volonté réelle du gouvernement Nétanyahou d’y parvenir.
Amos Harel et Yaniv Kubovich . Ha’Aretz. Traduit de l’hébreu et republié par Courrier International
Tous droits réservés "grands-reporters.com"