Trump : l’ennemi public n° 1 de l’Europe
Il fixe le taux du racket, insulte et menace de sévir en cas de résistance, et ses victimes potentielles, consternées, comptent sur leurs doigts pour savoir s’il vaut mieux payer ou s’insurger
Le parrain a encore frappé
Donald Trump, dans le rôle du parrain, vient d’annoncer sur son propre réseau – dénommé… Truth Social (Vérité sociale) – des droits de douane de 30 % sur les importations européennes à partir du 1ᵉʳ août prochain. Pour mémoire, avant son arrivée à la Maison-Blanche, les États-Unis ne prélevaient que… 2,5 % de la valeur des principales importations européennes. Depuis, il avait porté à 10 % les taxes sur la majorité des exportations de l’Europe, 25 % pour les automobiles et 50 % pour l’acier et l’aluminium.
Entre-temps, au gré de son humeur, il était passé de 20 % début avril à 50 % quand les Européens renâclaient, en changeant sa date de mise en application.Cette fois, c’est donc dé-fi-ni-tif.
Menace.
« Veuillez comprendre que le chiffre de 30 % est bien inférieur à ce qui est nécessaire pour éliminer la disparité du déficit commercial que nous avons au sein de l’UE », a écrit Donald Trump dans un courrier adressé à Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne. Trump exige un accès « libre et complet » au marché européen, sans réciprocité. Et il menace : « Si, pour une quelconque raison, vous décidez d’augmenter vos droits de douane en représailles, dans ce cas, le montant de cette hausse, quel qu’il soit, s’ajoutera aux 30 % que nous facturons. »
Dans sa grande bonté, le parrain n’a pas encore menacé les minables tenanciers de bistrots européens de tirer une balle dans les genoux d’Ursula von der Leyen ou de brûler le Parlement européen.
Marchandage.
Pour l’instant, la victime tremble, entre acceptation ou rébellion, en espérant un retour à la raison du commerce.
Ursula von der Leyen : « Imposer des droits de douane de 30 % sur les exportations de l’UE perturberait les chaînes d’approvisionnement transatlantiques essentielles, au détriment des entreprises, des consommateurs et des patients des deux côtés de l’Atlantique. »
La main sur le cœur, la grande dame se dit prête à poursuivre la discussion – constructive, bien sûr – et évoque du bout des lèvres des contre-mesures, proportionnées forcément, et seulement si cela s’avérait nécessaire.
On croit revoir une scène du Parrain où la victime embrasse la main du caïd sicilien exigeant Il respetto.
Humiliation.
La vérité est que l’Europe aux pieds d’argile ne trouve pas la force de dire non. À la manière de Pékin. Et des Chinois qui ont fait répliquer en établissant des taxes identiques sur les produits américains. Un non ferme, calme, inoxydable, qui a fait reculer le grand méchant mou.
On en est loin. Face au chantage, l’Allemagne en appelle au « pragmatisme », les pays du Nord résonnent d’un silence assourdissant, l’Italie de Meloni se croit épargnée en se répétant qu’elle est la favorite du parrain, et la Grande-Bretagne, qui n’est plus dans l’Europe, a déjà signé des accords dans son coin…
Seul, très seul – et rendons-lui cet hommage – Emmanuel Macron a exprimé sa « très vive désapprobation » et appelle l’UE à « défendre résolument les intérêts européens », y compris par un « mécanisme anti-coercition ».
Le chantage, l’exigence de soumission, l’hostilité
On aurait tort de croire qu’il ne s’agit là que d’une guerre de gros sous. En réalité, depuis son arrivée, Trump a montré qu’il avait bien l’intention, après l’avoir réduite, de détruire l’Europe. Ce qu’il ne cesse de démontrer.
Fragilisation de la sécurité européenne
Sur l’OTAN, dont le secrétaire a osé, dans un message, appeler le parrain « Papa », Trump refuse de garantir l’article 5 sur la défense collective, pilier de l’OTAN. Il exige 5 % du PIB, au lieu des 2 % en cours.
Sur la guerre en Ukraine, menace stratégique à nos frontières, l’Américain parle directement au Russe Poutine, impose des négociations sans retrait préalable et coupe l’aide militaire et le renseignement à Kiev.
Pour lui, entre l’empire russe et l’empire américain, l’Europe n’est qu’une collection de timbres-poste folkloriques. Et sur ce point, il est en parfait accord avec l’idéologie du Kremlin. Un peu comme le pacte germano-soviétique qui prévoyait le partage et l’effacement de la Pologne.
La démolition des valeurs européennes
Sortir de l’accord sur le climat, « Drill, baby, drill » ou se retirer de l’OMS « sous influence politique inappropriée » font partie de la même intention : ne plus accepter la loi commune.
Comme qualifier le modèle UE de « socialiste, étouffant les entreprises », attaquer cette « démocratie des élites », corrompue, faible et pusillanime, soutenir les illibéraux populistes comme Orbán, le mouton noir de l’Europe, ou les néo-nazis en Allemagne…
J. D. Vance, son vice-président, ne perd pas une occasion de démolir les valeurs européennes et ses institutions.
À genoux
Commerce, OTAN, climat, multilatéralisme : après s’être attaqué aux piliers de la relation euro-américaine, le parrain d’Amérique ne traite plus l’Europe en alliée mais en rivale ou en vassale. Il la veut affiliée, soumise, à genoux devant lui, avide d’embrasser sa main – de fer ou de velours, selon la souplesse de la nuque qu’il a réussi à faire ployer.
La question est : jusqu’où l’Europe est-elle prête à aller en croyant éviter la confrontation ?
« Vous aviez le choix entre le déshonneur et la guerre ; vous avez choisi le déshonneur, et vous aurez la guerre », a dit Winston Churchill.
Au prétexte d’éviter la confrontation avec celui qui est devenu son ennemi public n° 1, jusqu’où l’Europe est-elle prête à aller dans la soumission ? Jusqu’à renoncer à son identité ?
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