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« Trump transforme les États-Unis en une démocratie zombie »

publié le 23/01/2026 par grands-reporters

Un glissement autoritaire est en cours outre-Atlantique, et les Américains semblent incapables de réagir. Il est temps de résister à la tyrannie, argue l’essayiste George Packer dans le magazine “The Atlantic”

Photo : Un supporteur du mouvement Maga (acronyme du slogan de Trump “Make America great again”) à Washington, le 19 janvier 2025. Photo Ismail Ferdous:Agence VU

Nous vivons dans un État autoritaire.

Ça ne se voyait pas ce matin, quand j’ai sorti mon chien pour sa balade habituelle au parc, et que des gouttes de rosée scintillaient sur mes chaussures dans les premières lueurs. Ça ne se sent pas quand on commande son iced mocha latte chez Starbucks ni devant un match [de football américain] opposant les Patriots aux Steelers. Le quotidien persiste dans une normalité déconcertante, paralysante même. Et pourtant.

De l’autoritarisme, nous avons dans la tête des images très précises qui nous viennent du XXe siècle : des hommes en uniforme et bottes marchant au pas de l’oie, des foules qui scandent des slogans partisans, des rues pavoisées de portraits du grand chef, l’opposition qui tient des réunions clandestines dans des sous-sols, des interrogatoires sous des ampoules nues, des pelotons d’exécution. Toutes choses qui existent encore de nos jours – en Chine, en Corée du Nord, en Iran. Mais je serais étonné que cet article me vaille, aux États-Unis, de faire de la prison.

Une lente érosion démocratique

L’autoritarisme version XXIe siècle ressemble à autre chose, parce qu’il est autre. Les politologues proposent d’ailleurs de nouvelles appellations : démocratie illibérale, autoritarisme compétitif, populisme de droite. Dans des pays comme la Hongrie, la Turquie, le Venezuela et l’Inde, la démocratie n’est pas renversée, pas plus qu’elle ne s’effondre d’un coup. Elle s’érode. Les partis d’opposition, la justice, la presse, les organisations de la société civile ne sont pas détruits, mais peu à peu ils s’essoufflent et vont titubant telles des institutions zombies, donnant l’illusion d’une démocratie toujours vivante.

Cette frontière devenue floue entre démocratie et autocratie est un trait distinctif de l’autoritarisme moderne. Comment savoir si elle a été franchie ? Les régimes de ce type ont bien une Constitution, mais elle est comme sans force. Des élections sont organisées, mais elles ne sont plus vraiment ni libres ni régulières : le parti au pouvoir contrôle l’appareil électoral, et si les résultats ne sont pas à sa convenance ils seront contestés, voire annulés.

Pour garder leur place, les fonctionnaires doivent faire la preuve non de leur compétence, mais de leur loyauté envers le chef. Les hauts fonctionnaires indépendants (procureurs, inspecteurs généraux, présidents de commission, banquiers centraux) sont renvoyés, remplacés par des larbins. Les chambres législatives, aux mains du parti au pouvoir, deviennent des chambres d’enregistrement des décisions de l’exécutif. Les tribunaux continuent de traiter les affaires judiciaires, mais les magistrats sont nommés en fonction de leurs opinions politiques, pas de leur compétence, et leurs jugements, drapés de la fausse neutralité du langage juridique, donnent au chef ce qu’il attend, confirmant ses mesures les plus antilibérales et lui accordant l’immunité la plus totale. Faveurs pour les amis, persécutions pour les ennemis, tel est le nouvel État de droit. La séparation des pouvoirs se révèle n’être qu’un gentleman’s agreement extrêmement fragile. Aux pouvoirs concentrés entre les mains du chef il n’y a pas de véritable contre-pouvoir.

Distraction, confusion et division

Ces régimes ont-ils un moteur idéologique ? Seraient-ils prêts à tout sacrifier pour la survie de quelque puissant “-isme” ? C’est peu probable. En lieu et place d’idéologie, ils ont des slogans plutôt vides de sens. Le fascisme comme le communisme étaient des idéologies sérieuses, qui ont galvanisé les peuples de quelques-uns des pays les plus avancés du XXe siècle au point qu’ils renoncent à leurs libertés, souffrent de la faim et s’épuisent au travail, et acceptent une vie de précarité et de guerre.

L’autoritarisme d’aujourd’hui ne pousse pas le peuple à l’héroïsme au nom de la patrie. Le chef et ses acolytes, au gouvernement et en dehors du gouvernement, exploitent leur position pour conserver le pouvoir et s’enrichir. La corruption se banalise au point d’être attendue : l’opinion y devient peu à peu moins sensible, et des violations à l’éthique qui autrefois scandalisaient passent bientôt inaperçues.

Le régime ne nourrit pas de grand idéal utopiste – ni d’une société sans classe ni d’une société hiérarchisée, dans un État purifié. Il ne prospère pas sur la guerre. Au fond, il demande très peu à la population. Dans les grands moments politiques, il va envoyer ses partisans déchaîner leur haine, mais son objectif principal est de rendre la majorité des citoyens passifs. Les émotions dominantes ne sont pas l’euphorie et la colère, mais l’indifférence et le cynisme. Distraction, confusion et division, tels sont ses instruments de contrôle les plus efficaces.

“Eux” contre “nous”

Ces régimes-là prospèrent sur une fragmentation de l’électorat entre “nous” et “eux”. “Nous”, ce sont les “vrais” gens (souvent ouvriers, ruraux, peu diplômés) qui se voient en piliers traditionnels du pays et en victimes de changements économiques et sociaux rapides – mondialisation, immigration, technologie, nouvelles idées sur l’identité raciale ou de genre. “Eux”, ce sont les élites qui tirent parti de ces changements, traîtres au pays et à ses traditions, ainsi que les étrangers et les minorités dont se servent ces élites pour saper le mode de vie traditionnel de la nation. Le chef s’adresse directement au peuple et incarne sa volonté face aux ennemis du peuple. Défenseur de la nation, il s’arroge le droit de fouler aux pieds tous les obstacles, y compris juridiques. L’État de droit, c’est ce que lui fait, ni plus ni moins.

Au fil du temps, la société perd sa vitalité. Les associations qui se mêlent de la chose publique hésitent à prendre des positions trop politiques, de crainte d’attirer l’attention. Les universités, les cultes, les ONG, les cabinets d’avocats font profil bas pour rester dans les bonnes grâces de l’État. La presse n’est pas réduite au silence, mais cible d’intimidations, entre rhétorique démagogique, enquêtes et procès. Petit à petit, les grands médias tombent sous la coupe d’amis du chef, et les médias indépendants ne sont plus qu’une poignée à chercher à établir la vérité.

Les régimes autoritaires et leurs alliés font déferler sur Internet et les réseaux sociaux une telle avalanche de mensonges, un tel tsunami d’incertitudes quant à ce qui est vrai, tant de méfiance envers les sources traditionnelles d’information, que l’opinion finit par hausser les épaules et se désintéresser. Pendant que, dans les deux camps, on bataille à coups de vocabulaire incendiaire pour tirer à soi la couverture de l’algorithme, l’insensibilité et la lassitude s’emparent de ces gens normaux, ni particulièrement engagés ni particulièrement informés.

“Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien”, a déclaré la philosophe Hannah Arendt à la fin de sa vie. “Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et, avec un tel peuple, vous pouvez faire ce qu’il vous plaît.”

Des partisans de Trump font la queue pour entrer à son “meeting de la victoire”, organisé à Washington la veille de son investiture, en janvier 2025. Photo Ismail Ferdous/Agence VU

Un pouvoir sans entraves

Telles sont donc les caractéristiques de l’État autoritaire moderne. On les retrouve toutes, sans exception, dans notre pays. Les contrepoids au pouvoir du président Trump, qu’ils viennent du cadre légal, des institutions constitutionnelles ou de la société au sens large, sont aujourd’hui si faibles qu’il peut faire à peu près ce que bon lui semble. Il peut envoyer des policiers masqués rafler en pleine rue, sans motif valable, des personnes qui disparaissent ensuite dans des prisons secrètes ou sont expulsées vers un pays avec lequel elles n’ont aucun lien. Il peut faire renvoyer des fonctionnaires expérimentés pour placer des lèche-bottes incompétents. Avion de luxe ou memecoin [cryptomonnaie fondée sur un mème], il peut accepter ouvertement les cadeaux de puissances étrangères et d’entreprises américaines. Il peut mettre en garde les médias contre toute critique à son égard – beaucoup s’exécutent.

Certaines de ces décisions se heurtent temporairement à des tribunaux, mais la Cour suprême se pose systématiquement en rempart contre toute mise en cause du président, tandis que le Congrès à majorité républicaine semble s’être parfaitement fait à sa propre impuissance.

Un petit incident en dit parfois très long sur l’état réel d’un pays. Mi-septembre, je me suis rendu dans l’Ohio pour une conférence, et lors d’un dîner un enseignant a fait allusion à une lettre récemment envoyée par le ministère de l’Éducation : il y est annoncé que le programme fédéral travail-études [qui propose aux étudiants modestes des emplois à temps partiel pour les aider à payer leur cursus] ne financera plus d’emplois dans le domaine des activités civiques non partisanes, comme l’inscription sur les listes électorales, au motif que celles-ci s’apparentent à des “activités politiques”.

Ces emplois doivent apporter “une expérience professionnelle concrète en lien, autant que possible, avec le cursus de l’étudiant”, argue le gouvernement. “Qu’est-ce que travailler à l’inscription des citoyens sur les listes électorales sinon une ‘expérience professionnelle concrète en lien avec le cursus’ pour un étudiant en sciences politiques, par exemple, et pour tous ceux qui étudient pour devenir des citoyens actifs dans une société libre ?” s’est agacé l’enseignant. C’est un fait : l’administration Trump cherche à décourager tout activisme citoyen qui échapperait à son contrôle.

Le lendemain matin, un bibliothécaire s’est ému avec moi d’un changement d’ambiance à son travail, une bibliothèque municipale d’ordinaire assez bruyante. Dans les jours qui ont suivi l’assassinat de [l’influenceur d’extrême droite] Charlie Kirk, les usagers se sont tout à coup mis à chuchoter. C’est que, partout aux États-Unis, des élus républicains et leurs relais en ligne dressaient des listes noires de délinquants de la parole. Le vice-président, J. D. Vance, a proposé d’exclure des protections du premier amendement [de la Constitution, relatif à la liberté d’expression] les universitaires aux opinions dissidentes. Trump a menacé des journalistes et des humoristes pour avoir manqué de respect à Charlie Kirk et à lui. L’ambiance s’est nettement tendue, et même les usagers d’une petite bibliothèque de l’Ohio se sont mis à craindre d’être entendus.

Choc, incrédulité, peur, paralysie

Ce climat psychologique n’est pas moins révélateur que ce qui peut se passer à Washington. La montée de l’autoritarisme est quelque chose que perçoit le système nerveux central : choc, incrédulité, peur, paralysie. Des normes et des règles de toujours se désintègrent chaque jour, mais les conséquences dans toute leur étendue ne sont pas mesurables, et les Américains ne savent pas comment évaluer le danger. Nous n’avons jamais connu l’autoritarisme. Nous n’avions pas connu un clivage si marqué, et si durable, ni tant de haine depuis la veille de la guerre de Sécession. Pendant le maccarthysme, des carrières et des vies ont été brisées, mais ce n’était pas la Maison-Blanche qui aiguillonnait la meute.

Cependant, les pères fondateurs, déjà, avaient multiplié les mises en garde contre l’avènement de quelque démagogue autoritaire. Ils ont même rédigé la Constitution de façon qu’elle soit le meilleur rempart contre ce danger. En 1838, le jeune Abraham Lincoln assurait que la république ne serait jamais renversée depuis l’étranger : “Si la destruction doit être notre lot, nous ne pouvons qu’en être nous-mêmes le lieu d’origine et d’achèvement. En tant que nation d’hommes libres, il nous faut traverser tous les temps, ou mourir par suicide.” Comment en est-on arrivé là ? Comment nous sommes-nous laissés en arriver là ? Car ce n’est pas là quelque chose qu’on nous inflige. Nous nous l’infligeons nous-mêmes.

Alexis de Tocqueville, l’aristocrate français venu aux États-Unis dans les années 1830 pour étudier cette nouvelle forme de gouvernement, estimait que la clé du maintien de la république démocratique en Amérique, au-delà des atouts et des richesses physiques du pays, au-delà de la sagesse de sa Constitution et de ses lois, était dans les “mœurs” de son peuple : leurs coutumes et leurs idées, leurs choix, leur participation active à la vie citoyenne, leur capacité de retenue, de responsabilité et de tolérance – toutes choses que Tocqueville range sous l’appellation d’“habitudes du cœur”. Des habitudes qui s’acquièrent et qui s’entretiennent, et qui se perdent aussi aisément qu’elles s’apprennent.

Aujourd’hui en société, et plus encore dans l’enfer des réseaux sociaux, nos “habitudes du cœur” sont plutôt sans retenue, ni tolérance, ni respect. Aidés en cela par les algorithmes addictifs de la Big Tech, nous avons perdu la capacité de nous gouverner nous-mêmes : l’aptitude à la réflexion et au jugement, les compétences du dialogue, de l’argumentation et du compromis, la croyance dans les valeurs fondamentales d’ouverture.

Les zélés censeurs du délit d’opinion

Il y a cinq ans, alors que faisaient rage les manifestations dans le sillage de la mort de George Floyd [un Africain-Américain tué le 25 mai 2020 par un policier blanc à Minneapolis], j’ai contribué à la rédaction d’une tribune pour défendre les vertus du débat, qui avait reçu les signatures de plus de 150 auteurs, artistes et intellectuels. C’était une critique, sans la nommer, de la cancel culture. À peine était-elle publiée dans le magazine Harper’s qu’elle est devenue “la scandaleuse tribune de Harper’s” et l’objet de condamnations furieuses, venues de journalistes et d’universitaires qui y dénonçaient des pleurnichages de privilégiés et un prétexte à l’intolérance. Un torrent d’injures est venu de la gauche, qui ne croyait plus aux vertus du débat. À droite, on vitupérait contre les puritains de gauche et on s’érigeait en champion de la liberté d’expression, y compris (et surtout) la liberté d’expression de la haine et de mensonges.

Depuis le retour de Trump au pouvoir, et avec l’assassinat de Charlie Kirk, les rôles se sont complètement inversés. Les anciens absolutistes de la liberté d’expression, tels Trump, Vance et Stephen Miller [chef adjoint du cabinet du président], sont devenus les zélés censeurs du délit d’opinion.

Parallèlement, la violence politique monte un peu partout dans le pays, telle une noire tempête – en Pennsylvanie et dans le Minnesota, à Washington, à San Francisco et à Atlanta, et maintenant dans l’Utah. Le tir qui a tué Charlie Kirk alors qu’il débattait avec des étudiants [dans ce dernier État] est, pour la démocratie, un échec sans équivalent : une balle qui fait taire la parole. Dans un texte écrit à son colocataire et compagnon, l’auteur du tir avait dit de Charlie Kirk : “J’en ai assez de sa haine. Il y a des haines avec lesquelles on ne peut pas négocier.” Alors il a effacé cette frontière entre les mots et les actes qui sert normalement à nous empêcher de nous détruire.

Entre notre discours dégradé et cette épidémie de violence, le lien n’est ni simple ni direct. La plupart des Américains ne passent pas ainsi des mots à la violence. La plupart ont été horrifiés et attristés par l’assassinat de Charlie Kirk, puis effrayés à l’idée que s’enclenche un terrible cercle vicieux. Mais la logique de la polarisation algorithmique semble implacable. Quelques heures après le meurtre, certaines personnes ont non seulement justifié, mais glorifié la mort de Charlie Kirk en ligne. Puis l’administration Trump s’est servie de ce crime terrible comme prétexte pour faire taire les opinions contraires et écraser l’opposition – n’est-ce pas très exactement ce que fait un régime autoritaire ?

À la veille du 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance [du 4 juillet 1776], les idées universelles de nos textes fondateurs semblent ne plus avoir de prise sur de nombreux Américains, en particulier les plus jeunes.

Depuis bien des années maintenant, d’éminentes figures de la gauche, en particulier dans l’enseignement supérieur, s’attachent à dénoncer ces idéaux qui n’auraient jamais rien eu d’universel : les vérités abstraites de la Déclaration d’indépendance n’étaient que des mensonges, des alibis masquant des structures d’oppression qui perdurent encore de nos jours. La droite populiste nationaliste prend désormais les mots les plus nobles de l’histoire politique, “tous les hommes sont créés égaux”, avec tant de pincettes qu’elle ferait aussi bien de les effacer. J. D. Vance entend “redéfinir la citoyenneté américaine” sur un mode hiérarchique, de sorte que les idées universalistes de la Déclaration d’indépendance compteront moins que le nombre de générations d’Américains enterrés dans votre caveau familial.

L’opinion n’est pas mobilisée

Pour le philosophe John Dewey, la démocratie est une organisation politique, mais aussi un mode de vie devant permettre à chaque individu de réaliser tout son potentiel. Voilà plus d’un demi-siècle que je profite de ce privilège dans le pays qui a de facto inventé la démocratie, et j’ai la nausée rien que de penser que mes enfants pourraient ne pas avoir cette chance. Que pouvons-nous faire pour empêcher l’autoritarisme de devenir notre mode de vie ? Comment changer nos “habitudes du cœur” et celles de notre société ?

À l’étranger, on est sidéré que les Américains puissent tolérer qu’un dirigeant autoritaire les spolie d’un droit acquis à la naissance. Moi aussi je suis sidéré, mais je me rends également compte que nous n’avons jamais eu à résister à ce type de régime politique. Il nous faut regarder la façon dont s’y prennent les citoyens ordinaires qui vivent de nos jours sous d’autres régimes autoritaires. Il faut trouver des façons inventives de témoigner, de protester, de contester et de railler, afin de frapper les esprits.

Les acteurs politiques doivent briguer des postes, les avocats plaider, les journalistes enquêter, les artistes mettre en scène, les chercheurs décortiquer. Toutes choses que font déjà des Américains ces temps-ci, mais sans grand effet jusqu’à présent, car l’opinion n’est pas mobilisée – or quand l’opinion n’est pas de leur côté, les opposants d’un régime autoritaire sont trop faibles pour l’emporter.

Et la tentation est grande, le risque aussi, de se retirer dans quelque for intérieur, dans quelque monde à soi, en attendant que ça passe.

Résister à la tyrannie

La Déclaration d’indépendance et nos autres textes fondateurs reposaient sur une croyance profonde en l’homme, sa raison et sa liberté. Vers la fin de sa vie, Jefferson [(1743-1826), principal rédacteur de cette Déclaration et troisième président des États-Unis indépendants] écrivait dans une lettre : “Je ne connais de dépositaire plus sûr des pouvoirs suprêmes de la société que le peuple lui-même. Et s’il nous semble insuffisamment éclairé pour exercer son contrôle avec le nécessaire discernement, le remède consiste non à le lui retirer, mais à éclairer son discernement par l’éducation. Là est le vrai contrepoids contre les abus du pouvoir constitutionnel.”

Qu’est-ce que l’éducation pour une société libre ? Ce fut longtemps la mission de l’école aux États-Unis : produire un certain type d’individu, un citoyen en démocratie. L’enseignement supérieur a, à bien des égards, échoué dans cette tâche. Les universités sont devenues inabordables et ont donné naissance à une nouvelle aristocratie de cooptés qui aggrave les inégalités économiques et la polarisation politique. Elles dilapident leur budget dans les rétributions de leurs administrateurs et l’équipement de leurs salles de sport, et suppriment des programmes entiers en sciences humaines et sociales.

Certains de ces programmes sont en partie responsables de leur effacement : ils étaient devenus si opaques et si politiques qu’ils en avaient perdu tout intérêt aux yeux de la société au sens large, quand ils ne lui semblaient pas hostiles. Ce n’est pas parce que le gouvernement Trump dit qu’une chose est vraie qu’elle est nécessairement fausse : le monde universitaire est bien devenu un monde hostile aux idées conservatrices.

L’éducation, en démocratie, c’est entendre des points de vue différents, dérangeants même, les rechercher, aller au contact de ceux qui les émettent, débattre avec eux, apprendre avec eux, parfois les laisser vous faire changer d’avis, sans jamais céder un millimètre de terrain à une érosion de la démocratie. Il faut pour cela un peu de pratique, et mettre des chances de son côté, à mon avis, en allant au face-à-face avec les amis, les inconnus, les ennemis même. Certes, on ne se débarrassera pas des téléphones portables, et l’intelligence artificielle se sera bientôt infiltrée dans les moindres replis de notre existence, pour le meilleur et aussi pour le pire. Mais nous devons résister à leur tyrannie, qui met en péril notre liberté tout autant que le régime autoritaire qui est en train de s’imposer.

Cet article de George Packer dans The Atlantic a été traduit de l’anglais et republié par Courrier International


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