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Tuer, tuer, tuer : la guerre des aveugles

publié le 01/04/2026 par Jean-Paul Mari

Israël et les États-Unis ont fait des assassinats ciblés une arme absolue. Résultat : des ennemis décapités mais des survivants fantômes ou radicalisés et des guerres qui n’en finissent pas.

Parmi les phrases de Trump – il faudra un jour en publier un florilège – l’une d’elles est particulièrement significative. Interrogé sur les interlocuteurs iraniens avec lesquels il comptait discuter d’un règlement du conflit, il a répondu : « la plupart des responsables iraniens pensant pour « l’après-guerre » sont morts ». Forcément : Israël et les États-Unis les ont éliminés. À commencer par le « Satan en chef », le guide suprême Ali Khamenei, dont le complexe a été réduit en cendres par une trentaine de bombes et des missiles.

Dans cette guerre, par différents moyens – drones, bombes, missiles –, on a ainsi éliminé plusieurs commandants des Gardiens de la révolution et des responsables de la Sécurité nationale. Le dernier en date, dans la nuit du 16 au 17 mars, Ali Larijani, a été frappé avec son fils dans sa maison de Téhéran. Il était certes l’un des hommes les plus puissants du pays. Il était aussi, selon les experts, un homme pragmatique, un interlocuteur de choix pour une future négociation.

Tuer. Le spécialiste incontestable de la méthode est Israël. Ses services ont été menés, au fil de leur histoire, plus de 2 300 tentatives d’assassinats ciblés. D’abord contre l’OLP de Yasser Arafat, avec Abou Jihad, criblé de balles à Tunis par un commando du Mossad le 16 avril 1988. Puis Ali Hassan Salameh en 1979, Wadi Haddad empoisonné en Allemagne de l’Est, et beaucoup d’autres.

Une fois l’OLP supplantée par le Hamas, la même recette à abattu, d’une frappe d’hélicoptère le 22 mars 2004, son chef quadriplégique, le cheikh Ahmed Yassine, dans son fauteuil roulant. Puis Ismaïl Haniyeh, en Iran, le chef politique. Puis Yahya Sinouar, chef militaire brutal et sanguinaire, le 16 octobre 2024 à Rafah. Et beaucoup d’autres encore. 

Ensuite, ce furent les membres du Hezbollah au Liban, comme Imad Moughniyeh. Et enfin, au cœur de l’Iran, des chefs militaires et politiques, ou encore des scientifiques nucléaires, abattus par bombes magnétiques ou mitrailleuse lourde commandée à distance… Ah ! les merveilles de la technologie. De quoi, à chaque fois, s’ébaubir devant la sophistication et l’ingéniosité de l’opération. Arrêtons‑nous là : la liste est interminable.

La doctrine s’étend désormais à « la guerre entre les guerres ». Un permis de tuer permanent où l’on assassine en invoquant la prévention.

Les États-Unis, eux, ont longtemps visé la tête des chefs djihadistes internationaux, à commencer par Oussama Ben Laden. On se souvient encore de la phrase façon chef de commando de Barack Obama : « We got him » (« On l’a eu »). Aujourd’hui, entraîné dans la guerre contre l’Iran aux côtés d’Israël, Trump a adopté le manuel complet de la méthode.

Il ne s’agit plus d’abattre un Adolf Hitler pour mettre fin à une guerre mondiale. Ni de venger le 11 septembre. Ni, pour Israël, de traquer les nazis après l’Holocauste, dont l’horreur peut justifier la haine. Non, nous sommes passés à autre chose. Des États recourent à des procédures extrajudiciaires pour assassiner des personnalités – y compris des chefs d’État – qu’ils jugent bon d’éliminer physiquement. En marge du droit, des règles internationales, de la morale que la démocratie est censée défendre. Hors‑la‑loi. Avec, en supplément, l’opacité des décisions, les erreurs de frappe et les civils tués. Dommages collatéraux.

Les partisans de cette méthode répètent que seule compte l’efficacité. Comme pour la torture, qu’on justifie au nom de la lutte contre un attentat. Oui, dans un premier temps, on peut affaiblir un réseau sans perdre ses propres soldats. Décapiter un système, c’est réduire ses capacités. Sauf que…

Les évaluations récentes montrent que cette méthode ne produit pas de victoire durable. Chaque attentat déclenche un effet d’escalade et nourrit une forte capacité de régénération : une nouvelle génération encore plus radicale, qui vient légitimer la faction la plus dure. Elle veut aussi se venger.

On n’écrase pas un système par des assassinats. Pas plus qu’on n’écrase l’Angleterre à des coups de raids sur Londres ou en rasant les villes allemandes du Reich. Tous les assassinats de l’ombre ont pesé moins contre les nazis que le procès public d’Eichmann à Jérusalem.

Tuer, tuer, tuer n’est pas une politique efficace, et encore moins une stratégie. Poussée jusqu’au bout, cette logique aboutit à ne laisser face à soi qu’un noyau dur de responsables haineux, aussi radicalisés qu’incompétents. C’est l’inverse de la guerre classique, qui vise à vaincre militairement pour permettre ensuite à la diplomatie de signer la paix.

Sinon, comme les aveugles Trump et Benyamin Netanyahou, on ne fait qu’ajouter de la guerre à la guerre, et l’on finit, dans le déshonneur, par se demander avec qui – oui, avec qui ? – il sera encore possible de discuter un jour.