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Uluru la montagne sacrée

publié le 05/07/2007 | par Erik Bataille

La première fois, j’ai aperçu le rocher quand le bush s’éveille, les ombres s’étirant enfin, un peu avant le crépuscule. C’était après une longue étape engluée dans la fournaise d’un jour de novembre.


Parti de Darwin, j’avais suivi la piste du Tanami qui traverse l’out back australien, abandonnant toute pensée cohérente dès Halls Creek, pour progresser en mode automatique vers le cœur du continent le plus aride de la planète.
Anesthésié, presque lobotomisé par l’incandescence ordinaire qui fige ces régions pendant l’été austral, j’ai roulé vers la ligne d’horizon, hypnotisé par le minimalisme du paysage.
Un sable rouge vif sous un ciel bleu indigo, et quelques buissons aux reflets verts métalliques pour égayer le néant..
Trois jours à traverser des territoires immenses et plats, m’arrêtant parfois au sommet d’une infime ondulation, abasourdi par tant de silence et de rien aux quatre points cardinaux !
Je ne me souviens que d’un « road train » avec cinq remorques de bétail meuglant dans la poussière ocre qui a surgi de l’horizon vacillant pour filer comme une comète folle vers le nord.
Et de la misérable « road house » de Rabbit Flat store, le site habité le plus isolé d’Australie
Un orage dantesque m’a sorti de ma léthargie sur la nouvelle route asphaltée qui relie Alice Springs au rocher. Les éclairs illuminant le bush couleur de sang séché au gré de frappes aléatoires. Je l’ai alors vu, posé sur l’horizon vertigineusement plat.
Vite quitter le bitume pour improviser mon bivouac et Uluru s’est embrasé.
De mordorée, la silhouette tabulaire a viré lentement à l’écarlate avant de se fondre dans le parme délicat des dernières lueurs du jour.
Dès l’aube,une bande de pinsons en goguette m’a réveillé, bientôt relayée par les roucoulements lascifs de pigeons à crêtes et les cris acidulés de cacatoès hystériques..
Je me souviens surtout de ma rencontre avec Philip, un aborigène « traditionnel » du clan des Pitjantjatjara, les propriétaires originels du rocher.
Assis à l’écart de l’eucalyptus où j’avais installé mon couchage, il m’observait sans un mot.
La peau grise de cendres, les yeux aussi sombres que deux trous noirs tapis au fond d’orbites profondes, et un immense front proéminent sous des cheveux en folie, sa simple présence exsudait une violence primitive. Rien à voir avec les ombres furtives entraperçues titubant dans les rues de Darwin.
Le premier jour, il m’a guidé autour du monolithe pour une subtile leçon de choses.
Dans une souche d’acacia nous avons déniché des larves blanches appelées cossus. Cuites sur la cendre, elles sont un délice pour tous. Et sous un massif de parakilia, dégusté des fourmis miel dont l’abdomen parfois aussi dilaté qu’un gros raisin charnu secrète un nectar sublime.
Guidé par mon mentor aborigène, j’ai alors oublié l’inhumaine âpreté du bush qui m’avait tant angoissé les jours précédents pour m’immerger dans l’abondance illusoire d’un gigantesque magasin naturel où l’on trouverait tout.
Avec le suc gluant d’une orchidée, du gypse blanc, une hématite rouge, une braise calcinée et quelques plumes, maître de l’éphémère, a aussi créé à même le sable une oeuvre incompréhensible aux non initiés.
Nous avons déambulé ainsi sur une dizaine de kilomètres, louvoyant entre figuiers sauvages et bosquets de graevillas. Contournant des presqu’îles abruptes, butant sur des cirques infranchissables nous nous sommes glissés dans les griffures et les entailles qui s’infiltrent vers le cœur du rocher. Une masse tellement énorme, qu’elle génère ses propres tempêtes qui inexorablement l’érodent.
Philip m’a alors raconté ses ancêtres du « temps du rêve ». Mala, le grand marsupial, Kuniya, le python, Liru le redoutable serpent brun, et leurs pistes invisibles qui traversent toujours le continent pour se rejoindre ici.
Le deuxième jour, j’ai gravi Uluru. Ignorant les touristes agrippés à la chaîne installée à demeure, j’ai continué pour me perdre dans le moutonnement minéral du plateau sommital. Seul ou presque ! Un scinque effrayé m’a tiré une langue franchement bleue, et un moloch cornu m’a superbement ignoré.
J’ai trempé mes orteils meurtris dans des vasques où s’agitaient têtards et grenouilles, et me suis assoupi dans des grottes fraîches où somnolaient d’impressionnantes chauves souris.
En fin d’après midi, de violentes rafales chargées d’humidité m’ont alors refoulé vers la plaine. Une pluie de mousson a soudain dévalé les pentes abruptes, griffant un peu plus le grès de la montagne, avant de rugir en un flot tumultueux au fond de gorges secrètes. L’ocre mat s’est mué en un rouge ferrugineux, zébré ici et là par les coulures noires du manganèse arraché à la montagne. Au fil des heures, Uluru s’est entouré d’un lac, s’isolant un peu plus du reste du monde.…
Il avait suffi d’une pluie pour que la brousse soudain gorgée d’eau s’égaye d’un doux tapis de fleurs sauvages vrombissant de milliers d’insectes enivrés de senteurs nouvelles.
L’enfer était devenu eden.

Erik BATAILLE


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