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Un pas sur la voie de l’européanisation de la dissuasion nucléaire française

publié le 03/03/2026 par Pierre Haski

La dissuasion nucléaire française devient la « dissuasion avancée », en partenariat avec huit pays dont l’Allemagne et la Pologne où pourraient être stationnées des armes atomiques.

Un pas important pour l’Europe au moment où elle semble impuissante face à la brutalisation du monde.

L’image était destinée à impressionner, avec Emmanuel Macron s’exprimant devant un sous-marin nucléaire à la base de L’Ile Longue, à Brest ; mais c’est le contexte de guerre, qui n’était pas prévu, qui donnait finalement une intensité particulière au discours du président.

Il y avait néanmoins un décalage hier entre un discours grave, qui représente une avancée certaine dans l’européanisation de la dissuasion nucléaire française, et une Europe spectatrice des événements du Moyen Orient, ballotée entre plusieurs attitudes, et renvoyant une nouvelle fois un sentiment d’impuissance face à un monde brutal.

Le discours d’Emmanuel Macron se voulait au contraire annonciateur d’un pas important dans la constitution d’un noyau dur de défense entre Européens, autour de l’arme atomique française. C’est sans précédent, évidemment une réponse à Donald Trump et au sentiment que le parapluie sécuritaire américain en Europe n’est plus fiable, c’est un euphémisme. Dans ce port breton, le président a d’ailleurs employé un terme de navigation pour décrire les alliances qui « faseyent », comme on parle d’une voile qui se dégonfle.

Il y avait jusqu’ici une dimension européenne implicite dans la doctrine nucléaire française, telle qu’elle s’exprime depuis le général de Gaulle : l’arme atomique est l’ultime recours pour défendre les « intérêts vitaux » de la France. Mais il était entendu que si l’Allemagne était attaquée, hypothèse plausible pendant la guerre froide, les intérêts vitaux de la France seraient aussi menacés.

Emmanuel Macron est non seulement sorti de cette ambiguïté, mais il a élargi le cercle. Il a cité huit pays avec lesquels la France noue des partenariats en vue d’une « dissuasion avancée », c’est l’expression consacrée. Des pays où, pour la première fois, la France pourrait, en cas de crise, déployer ponctuellement des avions de la Force aérienne stratégique avec leurs armes nucléaires. De fait, la dissuasion française s’étend désormais à ces pays.

Il y a bien sûr le Royaume Uni, pays le plus proche en matière de défense, puissance nucléaire lui aussi ; mais aussi l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, la Grèce, la Suède et le Danemark, et un pays majeur d’Europe centrale, la Pologne. La liste n’est pas exhaustive et d’autres pourraient se joindre à ce club très exclusif.

Qui décide de l’emploi éventuel de l’arme atomique ? C’est le point le plus sensible. La décision, a répété hier Emmanuel Macron, restera celle du Président de la République française de l’heure. Cette décision ne sera pas partagée, contrairement à de fausses informations qui circulent depuis des mois sur les réseaux sociaux.

C’est donc une construction très complexe, fondée sur la confiance, sur la proximité, sur la participation à des exercices communs, et au bout du compte, sur une vision politique commune. Dès hier, un communiqué franco-allemand annonçait la création d’un « groupe de pilotage nucléaire de haut niveau » entre les deux pays, le premier d’une série de comités bilatéraux avec les pays participants.

C’est évidemment un premier pas, mais qui tranche avec les hésitations européennes classiques. Ce n’est pas une révolution, mais un signal envoyé à tout le monde, aux autres Européens qui observent sur le banc de touche, aux adversaires qui agitent régulièrement la menace nucléaire, et aux alliés qui n’en sont plus vraiment. Dans le contexte menaçant de l’heure, c’est un moment important pour l’Europe.


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