Un rabbin face aux colons
Le rabbin Arik Ascherman sillonne la Cisjordanie pour protéger des paysans palestiniens face aux colons et aux soldats. Une désobéissance civile non violente qui lui vaut arrestations et agressions
Photo : Amira Souilem
Sur les routes de Cisjordanie occupée
Au volant de sa voiture cabossée, le rabbin Arik Ascherman sillonne la Cisjordanie occupée , téléphone en main, pour répondre aux appels de détresse venus des villages palestiniens. À 66 ans, il s’est fait une spécialité : s’interposer physiquement entre colons, soldats et civils palestiniens, au prix de coups, de pierres et de menaces de mort.
Ce jour-là, il se rend à Mukhmas, au nord de Jérusalem. Dans ce village, un jeune Palestinien a été tué quelques semaines plus tôt et les attaques de colons se sont intensifiées. « Les colons nous attaquent tous les jours. Je ne peux même plus aller cultiver ma terre », confie un habitant qui exige l’anonymat.
« Il n’y a qu’Arik qui nous aide. Il prend même des coups pour nous »
Pour les villageois, le nom d’Arik Ascherman est devenu synonyme de protection, même fragile. « Il n’y a qu’Arik qui nous aide. Il s’interpose entre nous et les colons. Il prend même des coups pour nous », poursuit le même témoin, qui lui demande avant son départ de photographier un colon surpris en pleine exaction.
Un drone apparaît dans le ciel. « Ils nous surveillent », glisse une bénévole de Torat Tzedek – « la Torah de la justice » –, l’ONG qu’il a fondée en 2017. Sur la route du retour, une voiture de colons se place en travers. Ascherman garde ses distances, photographie la scène « au cas où » et attend que la tension retombe.
De la Rust Belt américaine aux collines de Cisjordanie
Né en 1959 à Erie, en Pennsylvanie, Ascherman a grandi loin des collines pierreuses de Cisjordanie. Diplômé de Harvard, il rêve d’entrer directement au séminaire rabbinique, mais sa candidature est rejetée ; on lui conseille d’« aller voir le monde » avant de revenir. Il choisit Interns for Peace, programme de coexistence judéo-arabe : de 1981 à 1983, il partage sa vie entre la ville arabe de Tamra et la ville juive de Kiryat Ata.
Cette immersion dans une société fracturée le marque durablement. Il retourne ensuite aux États‑Unis terminer sa formation rabbinique, puis émigre en Israël en 1994. Son engagement se nourrit de la notion de tikkoun olam – « réparer le monde » – et d’une phrase de la Mishna : « Dans un lieu où il n’y a pas d’hommes, efforce-toi d’être un homme. » Pour lui, le judaïsme impose de défendre tous les êtres humains, au‑delà des frontières nationales ou religieuses.
Un rabbin au milieu des oliviers
En 1995, il rejoint Rabbis for Human Rights (RHR), organisation qui revendique un judaïsme des droits humains. Sous son impulsion, RHR se fait connaître pour ses missions de protection des paysans palestiniens lors de la récolte des olives.
À partir de 2002, l’organisation envoie chaque année des volontaires servir de « boucliers humains » entre oliveraies palestiniennes et colonies voisines. En 2008, ces équipes couvrent déjà une quarantaine de villages pour tenter de prévenir vandalisme, incendies de champs et agressions. RHR s’empare aussi de dossiers structurels : défense des citoyens bédouins, lutte contre les démolitions de maisons palestiniennes, justice sociale pour les Israéliens les plus pauvres.
Désobéir au nom de la Torah
Cette présence constante sur le terrain a un coût personnel. Ascherman affirme avoir été arrêté « des dizaines de fois » et agressé physiquement « entre 20 et 30 fois », parfois sous la menace d’un couteau. Sa voiture a été caillassée par des jeunes Palestiniens et sabotée lors d’une patrouille, les roues se desserrant alors qu’il rentrait chez lui.
Entre 2004 et 2005, il est jugé pour désobéissance civile après avoir tenté de bloquer un bulldozer démolissant des maisons palestiniennes à Jérusalem‑Est. Reconnu coupable, il accepte 120 heures de travaux d’intérêt général ; sa condamnation sera ensuite effacée. En 2008, il est de nouveau arrêté à Silwan, au sud de la Vieille Ville, accusé d’« incitation des Palestiniens à s’opposer à la police » près de la Cité de David, alors qu’il venait témoigner d’une attaque de colons.
« Tout ce qui est légal n’est pas forcément juste »
Lors de son procès, il revendique une désobéissance d’abord morale. La politique de démolition de maisons peut être « techniquement légale », plaide‑t‑il, mais « tout ce qui est légal n’est pas forcément juste ». Elle viole, selon lui, le droit international et surtout la Torah, qui « commande d’aimer ceux qui sont différents de nous, de ne pas avoir deux poids, deux mesures et d’appliquer une seule loi à tous ».
Faire bouger la loi, depuis les champs jusqu’aux tribunaux
En 2006, une coalition menée par RHR, l’Association pour les droits civiques en Israël et cinq conseils locaux palestiniens obtient un arrêt majeur de la Haute Cour israélienne. La Cour oblige l’armée et la police à garantir l’accès des agriculteurs palestiniens à l’ensemble de leurs terres, y compris celles proches de colonies ou de zones militaires. Pour Ascherman, cette victoire montre qu’il est encore possible, même à la marge, d’utiliser les institutions israéliennes pour corriger certaines injustices.
Torat Tzedek, nouvelle étape d’un même combat
En 2017, il crée sa propre structure, Torat Tzedek – Torah de la Justice –, qui devient son principal outil de terrain. Torat Tzedek concentre son action sur plusieurs fronts : empêcher le démantèlement de l’arrêt de 2006, accompagner les bergers palestiniens, défendre les villages bédouins non reconnus du Néguev et plaider pour une véritable politique de logement social en Israël. Ses méthodes restent les mêmes : présence continue, documentation minutieuse, recours à la caméra et aux tribunaux.
Reconnaissance internationale et voix théologique
Malgré les controverses, Ascherman a reçu de nombreuses distinctions : prix Abraham Joshua Heschel, prix d’excellence humanitaire du Wholistic Peace Institute, prix Keter Shem Tov, prix Leibowitz partagé avec Alice Shalvi. En 2011, il obtient, avec le rabbin Ehud Bandel, le prix Gandhi pour la paix, pour leurs méthodes non violentes de résistance aux violations des droits humains. Sous sa direction, Rabbis for Human Rights reçoit aussi le prix Niwano pour la paix.
En parallèle, il publie plusieurs textes sur les enfants et les conflits politiques, les droits de « l’Autre » dans le judaïsme ou encore la tension entre particularisme juif et droits humains universels. Il y défend l’idée qu’une lecture exigeante de la tradition juive conduit non à la fermeture identitaire, mais à la solidarité avec les plus vulnérables, quelle que soit leur appartenance.
« Une vie ne se mesure pas qu’à sa longévité »
Sur les routes de Cisjordanie, la théorie laisse vite place au concret : coups, tirs, jets de pierres. « Une vie ne se mesure pas qu’à sa longévité, mais aussi par sa qualité », affirme le rabbin, qui dit avoir accepté l’idée de pouvoir être blessé, voire tué, pour ce qu’il juge juste. Alors qu’il s’apprête à quitter Mukhmas, son téléphone sonne de nouveau : des colons armés auraient coupé l’eau dans un autre village palestinien. Sans hésiter, il remet le contact.
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