Venezuela. Quand Trump enfile ses grosses bottes de rangers
Discours guerrier au nom de la lutte contre la drogue, déploiement de la flotte américaine , bombardements de navires… Trump veut surtout faire tomber le régime de Nicolás Maduro
Bottes, manœuvres et ultimatum
Nicolás Maduro vit-il ses dernières heures à la tête de la révolution bolivarienne ? Le Venezuela subit une pression militaire inédite depuis que Donald Trump a ordonné le déploiement du plus grand porte-avions du monde, le USS Gerald R. Ford, ainsi que d’une importante partie de la première flotte militaire mondiale près des côtes du pays latino-américain. Interrogé par une journaliste sur la présence de cette armada, le milliardaire a botté en touche : « Il doit bien être quelque part… C’est un très gros, vous savez ! », laissant son interlocutrice pantoise.
Le prétexte de la « guerre » contre la drogue
Élu sur une farouche opposition aux cartels, Trump semble bien décidé à relancer la « guerre contre la drogue », dont les effets dévastateurs sur les peuples d’Amérique latine sont encore visibles dans plusieurs pays. Il avait envisagé d’envoyer des troupes spéciales contre les trafiquants au Mexique, suscitant une vive opposition de la présidente Claudia Sheinbaum. Depuis septembre, les images de bombardements d’embarcations dans le Pacifique et le golfe du Mexique (rebaptisé « d’Amérique » par l’administration républicaine) ont choqué l’opinion, puisque les hommes assassinés ne représentaient pas de menaces immédiates et qu’aucune certitude n’était faite sur leur qualité de trafiquants de drogue.
Le Venezuela dans le viseur de Washington
Le Venezuela est depuis le début de l’année dans le collimateur de Washington. En prétextant le trafic de drogue, le secrétaire d’État Marco Rubio (dont le propre beau-frère est condamné pour trafic) n’a de cesse d’accuser les autorités de Caracas d’être responsables des filières de cocaïne dont la consommation ne cesse d’augmenter aux États-Unis. Le Pentagone a par ailleurs émis un mandat d’arrêt contre Nicolás Maduro, accusé d’être un baron de la drogue. Ironique, quand on sait que les États-Unis avaient placé un agent de la CIA, Manuel Noriega, à la tête du Panama, avant d’envahir son pays en 1989 et de le faire condamner pour… trafic de drogue !
« Si nous sommes attaqués, nous passerons à la lutte armée » (N. Maduro)
Une intervention militaire américaine pour mettre fin au régime instauré par l’élection de Hugo Chávez en 1999 ressemblerait-elle à l’opération « Operation Just Cause » qui a renversé Noriega ? Cela paraît très improbable : outre que le pays est beaucoup plus grand, il n’y a pas d’ambassade américaine, ni de troupes américaines sur place, ni d’un vaste réseau de renseignement. Au contraire, le meilleur précédent est à chercher en Irak : une prétendue croisade en faveur de la démocratie contre un dirigeant autoritaire, qui visait en vérité à mettre la main sur d’importantes réserves de pétrole. Trump a autorisé des actions clandestines de la CIA au Venezuela et n’exclut pas l’usage de bombardements pour frapper les « narcoterroristes ».
Un exode historique
La crise vénézuélienne ne se résoudra pas à coups de canon et encore moins par une intervention au sol : depuis la mort de Chávez en 2013, le pays s’est enfoncé dans l’autoritarisme, l’hyperinflation et la criminalité a explosé. L’armée reste l’acteur clé du maintien du régime. Elle affirme soutenir Maduro, mais des fissures internes existent depuis plusieurs années. Une partie de la population voit dans la présence américaine une provocation dangereuse qui pourrait raviver les sanctions et aggraver la misère quotidienne.
Quatre millions de Vénézuéliens ont fui leur pays pour se rendre dans les pays voisins, où leur accueil se heurte à la xénophobie : la campagne présidentielle au Chili a fait de cette question l’axe central. Et toute cette agitation militariste se fait au son de… la prix Nobel de la paix 2025, María Corina Machado, proche du parti espagnol Vox et du Likud de Benjamin Netanyahu, qui appelle Washington à libérer son pays à coup de bombe. Après Gaza, les bombes américaines tomberont-elles sur Caracas ?
Encadré

Drogue au Venezuela : un rôle secondaire, bien loin des géants régionaux
Venezuela : un corridor secondaire
Le pays sert de zone de passage pour une partie de la cocaïne produite en Colombie. Sa façade caraïbe facilite l’exportation vers les Antilles, l’Afrique de l’Ouest et l’Europe. Mais les volumes qui transitent par son territoire restent nettement inférieurs à ceux d’autres États de la région. Le Venezuela n’est pas un producteur significatif et ne dispose pas d’infrastructures criminelles comparables à celles de ses voisins.
Colombie : premier producteur mondial
La Colombie demeure le cœur de la production mondiale de cocaïne. Les cultures de coca sont concentrées dans des zones rurales tenues par les dissidences des FARC, l’ELN et divers groupes criminels. Les réseaux colombiens contrôlent l’essentiel de la première phase : culture, transformation, logistique initiale. C’est de Colombie que partent les flux les plus importants vers les États-Unis, le Mexique, l’Amérique centrale et l’Europe.
Mexique : plaque tournante et puissance criminelle
Le Mexique n’est pas un producteur majeur de cocaïne, mais il constitue la principale plateforme de transit vers le marché nord-américain. Les cartels mexicains — Sinaloa, CJNG — dominent l’industrialisation, le transport, la distribution et la violence associée. Ils contrôlent également une large part de la production et de l’exportation de fentanyl et de méthamphétamines, ce qui en fait l’épicentre criminel de la région.
Verdict
Comparé à la Colombie (productrice) et au Mexique (super-hub criminel), le Venezuela joue un rôle intermédiaire et limité. Parler d’un « narco-État majeur » relève davantage du discours politique que de la réalité des flux et des structures du trafic.
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