Violente campagne anti-immigrés en Afrique du Sud
Le mouvement ne faiblit pas, alimenté par les rivalités politiques, les réseaux sociaux, et l’exemple américain. La nation « arc en ciel » est loin…
Photo : Manifestation dans le centre de Johannesburg contre la présence de millions d’étrangers africains illégaux dans le pays. ©AFP – IHSAAN HAFFEJEE / ANADOLU / Anadolu via AFP
Si je vous parle d’un pays en crise qui s’en prend aux étrangers sur son sol, vous penserez sans doute à l’Europe, ou à l’Amérique. Mais la xénophobie est possible partout, y compris sur le continent africain, entre Africains.
L’Afrique du Sud, principale économie du continent malgré d’énormes problèmes d’inégalités et d’insécurité, connait une nouvelle vague hostile aux étrangers africains vivant, parfois depuis très longtemps, sur son sol. Il y en a déjà eu par le passé, en 2008 ou en 2019, faisant de nombreuses victimes.
Cette fois, il ne s’agit pas d’une flambée de violence spontanée, mais d’un mouvement organisé, intitulé March and March, qui a donné aux étrangers présents dans le pays jusqu’au 30 juin pour partir, c’est-à-dire hier. Les organisateurs n’ont pas dit ce qui se passerait après cette date ; mais les étrangers craignent le pire.
Hier, des manifestations se sont produites dans plusieurs villes, et quelques incidents ont eu lieu, mais on est encore loin des scènes de pogrom de 2008 par exemple.
Des milliers d’étrangers ont entendu le message et ont déjà quitté le pays. Le Ghana a organisé plusieurs vols pour rapatrier ses ressortissants, des bus en direction du Malawi ou du Mozambique ont également été organisés. Mais des millions d’autres se terrent, sans savoir de quoi demain sera fait.
Il y a dans cette crise, un cocktail connu : après la fin de l’apartheid il y a trois décennies, la « nation arc en ciel » comme l’avait décrite Nelson Mandela, a attiré comme un aimant de nombreux Africains en quête d’une vie meilleure. Ils sont aujourd’hui trois millions, soit 5% de la population. Sauf que le pays de Cocagne n’a pas tenu ses promesses : le chômage est à près de 40%, l’insécurité record, les inégalités légion dans tous les domaines. Les étrangers sont un coupable idéal, instrumentalisés par les rivalités politiques et les réseaux sociaux, comme partout ailleurs.
Il y a, dans cette crise, un échec qui sera difficile à surmonter. D’abord celui du pouvoir du Congrès national africain, qui n’a pas tenu ses promesses et voit son soutien baisser d’élection en élection. La population s’en prend aujourd’hui aux plus vulnérables de la société, dans l’espoir vain que leur départ améliorera son sort. L’ANC n’a pas su répondre à cette crise qui couve depuis des années.
De nombreux sud-africains se désolent également de la perte de sens d’un pays qui s’est aussi libéré de l’apartheid grâce au prix payé par les pays indépendants d’Afrique, qui abritaient les bases de l’ANC en exil. Les héritiers de Nelson Mandela n’ont pas su préserver le supplément d’âme que le premier président noir du pays a su insuffler dans l’Afrique du Sud post-apartheid.
Le président actuel, Cyril Ramaphosa, a dénoncé dans cette nouvelle crise la « xénophobie, l’afrophobie ou toute autre forme d’intolérance ». Mais ses mots semblent bien impuissants à répondre à ce défi, surtout dans un environnement international délétère. Un ancien maire de Johannesburg, candidat aux prochaines municipales, a déjà annoncé que s’il était élu, il créerait une force de police calquée sur ICE, la force anti-migrants de Donald Trump aux États-Unis. La surenchère xénophobe a de beaux jours devant elle – partout.
Tous droits réservés "grands-reporters.com"