Jean-Paul Mari présente :
Le site d'un amoureuxdu grand-reportage

Warda Charlomanti, portrait d’une femme impure

publié le 03/05/2026 par issam nazari

Chanteuse de raï, féministe, « impure », Cheba Warda dérange. Emprisonnée pour avoir osé défier le patriarcat algérien. Histoire d’une rebelle

Dans ce pays, on a le soleil pour juguler la misère, le ciel bleu et chaud pour insuffler l’amour. Et le raï pour cultiver un bout de bonheur. Née dans les entrailles du peuple, cette musique rurale de l’Oranie accompagnée de percussions et de gasba (une flûte de roseau) comparable au blues remonte à des temps anciens qu’on ne saurait déterminer. Mais c’est Cheikha Rimitti, considérée comme la mère spirituelle du raï moderne, qui, dès les années quarante du siècle dernier, étend ce style à tout le pays. Le roi du raï, Khaled, piochera dans son répertoire et Rachid Taha lui dédiera une chanson, « Rimitti ». « C’est le malheur qui m’a instruit, les chansons me trottent dans la tête et je les retiens de mémoire, pas besoin de papier ni de stylo » (Nouvel Obs, 2006).

La matriarche du raï

Chikha (qui signifie la vieille, la maîtresse, la sage…) marque donc l’origine matriarcale du genre, qui permettra à une foule de Chebbas (jeunes femmes en arabe, qui vaut civilité dans le raï) de s’y imposer. Warda Charlomanti est de celles-ci : ces chanteuses qui essaiment dans le monde de la nuit, à travers tout le pays. Son nom, « Charlomanti », dériverait du nom français de son quartier, Charlemagne, et ce titre, venu de ce créole algérien qu’on a du mal à étouffer, lui colle comme celui d’un modèle hors-série.

Botox, rouge à lèvres fuchsia, mascara et fond de teint chargés, son image crève les écrans. Maghreb, pays du Golfe, Turquie ou milieux immigrés en Europe : on reconnaît le visage avant la voix. Une renommée internationale ! Assez pour liguer contre elle traditionalistes, frères musulmans et salafistes, toute l’islamo-sphère habituellement déchirée par ses anathèmes réciproques.

Prison et accusations

Prison : le procureur de la République près le tribunal d’Othmania (environs d’Oran) a ordonné le mandat de dépôt à son encontre. « Plusieurs chefs d’accusation ont été retenus, notamment la diffusion de contenus jugés contraires aux valeurs et aux bonnes mœurs, l’atteinte aux préceptes de l’islam, ainsi que l’incitation des femmes à se marier sans respecter les délais religieux de viduité (idda) », ont rapporté plusieurs médias accrédités par les autorités.

Elle venait de se remarier après son divorce d’un désœuvré qu’elle accusait de profiter d’elle éhontément. Certaines voix dans les réseaux sociaux affirment que la véritable raison de son incarcération est qu’elle serait derrière des réseaux de haraga (immigration clandestine) et qu’elle était en possession d’embarcations rapides utilisées pour les traversées de la Méditerranée. Une information qui aurait été divulguée par son ex pour se venger. Peu probable : elle possède plusieurs commerces et son métier d’artiste est assez lucratif pour qu’elle prenne de tels risques. Les chefs d’inculpation qui seraient invoqués par le ministère de la Religion n’ont, quant à eux, pas été démentis.

« L’impure »

« L’impure » est la sentence canonique. Sans appel. Car c’est ainsi qu’on désigne ces femmes qui, comme elle, se produisent dans les cabarets : ces lieux de débauche et de péché, ou, selon d’autres, la demeure du diable, là où il habite. C’est pourtant là où aiment venir se détendre, en catimini, les hauts responsables, comme dans la dernière parcelle de liberté qui reste entre la mosquée et la tombe. Mais c’est aussi le lieu de prédilection des gros bras, un repère de la pègre, et là où se font de grosses affaires.

Une voix qui dérange

Après les opposants, les journalistes puis les écrivains, le châtiment réservé à Charlomanti est lourd de sens. Le plus grave est, en plus de représenter le style de dévergondée qui les dérange, qu’elle tient tête aux hommes. Et l’affirme ouvertement dans ses vidéos où elle incite les femmes à ne pas se laisser faire. Bien plus que la religion, c’est leur machisme qu’elle brave… la virilité qu’elle met en doute.


Tous droits réservés "grands-reporters.com"