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Washington : Haro sur l’Europe, feu rouge pour l’OTAN, feu vert pour Moscou

publié le 07/12/2025 par grands-reporters

La nouvelle stratégie de sécurité nationale dévoilée par la Maison-Blanche acte une rupture majeure avec l’architecture mondiale héritée de 1945

Un tract idéologique version MAGA

Pour la première fois depuis la création de ce document de doctrine, l’Europe est davantage décrite comme un problème que comme un partenaire.

Deux pages et demie seulement sur une trentaine : c’est ce que Washington accorde à l’Europe. Le continent y est décrit comme « méconnaissable dans vingt ans ou moins », promis à un « effacement civilisationnel » sous l’effet conjugué de la chute de la natalité, de la perte des identités nationales, d’une « censure de la liberté d’expression » et, surtout, de l’immigration, considérée comme la cause majeure du supposé déclin.

Le texte affirme même qu’« à long terme, il est plus que plausible » que certains pays de l’OTAN deviennent « à majorité non européenne ». Une déclaration qui a immédiatement suscité l’incrédulité dans les chancelleries européennes.

À Berlin, un diplomate résume : « Ce n’est pas un document stratégique. C’est un tract idéologique. » À Bruxelles, une source européenne estime : « C’est la première fois que Washington adopte officiellement le lexique de l’extrême droite européenne pour parler de nous. »

Une ingérence assumée dans la vie politique européenne

Loin d’un retrait, le document encourage une intervention américaine ciblée, assumée et idéologique. Washington dit voir avec « un grand optimisme » la progression des « partis patriotiques européens » et appelle à « cultiver la résistance à la trajectoire actuelle de l’Europe ». Autrement dit : encourager les forces politiques cherchant à affaiblir Bruxelles.

Ce positionnement, note Tara Varma (Brookings Institution), n’est plus un dérapage marginal : « On est dans un mouvement de fond, organisé, qui affiche ses objectifs de subversion en Europe. Leur obsession est 2027 en France. Si Paris bascule, c’est toute l’architecture européenne qui devient vulnérable. »

La publication survient alors que l’Union européenne vient d’infliger une amende de 120 millions d’euros à X/Elon Musk pour non-respect de ses règles de modération. À Washington, le secrétaire d’État Marco Rubio y a vu « une attaque contre le peuple américain », signe clair du changement de climat transatlantique.

Ukraine : feu rouge à l’OTAN, feu vert à Moscou

Le texte juge « dans l’intérêt primordial » des États-Unis d’obtenir une cessation négociée de la guerre en Ukraine. Mais il n’attribue aucune responsabilité à Moscou et rejette toute idée d’élargissement de l’OTAN, une concession directe à la Russie.

L’Alliance atlantique ne doit plus être « en extension perpétuelle ». L’Ukraine, sans être nommée, est de facto exclue. Dans la vision trumpiste, un nouvel équilibre doit être négocié avec Moscou pour stabiliser l’Eurasie.

À Kiev, la stupeur domine. Un conseiller gouvernemental confie : « C’est exactement la ligne du Kremlin. Nous n’imaginions pas la voir adoptée mot pour mot par Washington. » À Varsovie, le ministère de la Défense a fait savoir qu’il « n’acceptera jamais un retour aux zones d’influence du XXᵉ siècle ».

Les Européens accusés d’entretenir la guerre

Le texte va plus loin : il affirme que « les gouvernements européens » poursuivent la guerre par « subversion des processus démocratiques », reprenant ici une propagande russe déjà bien identifiée.
Charles Kupchan (Council on Foreign Relations) nuance cependant la portée du document : « Au-delà du ton irrespectueux, il n’y a pas grand-chose de neuf. Je ne pense pas que cela bouleversera la relation transatlantique. »

Mais dans plusieurs capitales, cette analyse est jugée trop indulgente : « C’est la doctrine. Elle guidera leurs actes », avertit un diplomate français.

Une stratégie MAGA, pas une doctrine d’État

L’absence totale de références au climat, au multilatéralisme ou à l’exemplarité démocratique confirme que l’administration Trump assume une rupture frontale avec l’ère post-Seconde Guerre mondiale.

« Les jours où les États-Unis soutenaient l’ordre international comme Atlas sont finis », indique le texte. Désormais, seules comptent les priorités de puissance : contrôle des frontières, maîtrise des ressources, prédation économique.

L’Europe, elle, doit financer sa défense seule. Washington ne voit plus son rôle que comme « facilitateur » ou « arbitre » selon ses propres intérêts.

Moyen-Orient relégué, Amériques recentrées, Chine ciblée

Le document acte la fin du Moyen-Orient comme priorité stratégique. Les États-Unis veulent désormais verrouiller l’hémisphère occidental, empêcher toute influence chinoise et redéployer leurs forces.

En Asie, la Chine reste la principale préoccupation, mais sans référence au Parti communiste, détail qui surprend jusque dans les cercles républicains. L’objectif central reste d’« empêcher un conflit sur Taïwan » en maintenant une domination militaire américaine dans la région.

La fin assumée de l’ordre transatlantique

« Les alliances traditionnelles n’engagent plus à rien », résume un diplomate européen.L’Europe doit se préparer à une ère où Washington n’est plus garant de sa sécurité, mais un acteur cherchant à remodeler son paysage politique interne.

À Paris, un conseiller exprime la nouvelle ligne de fracture : « L’Amérique n’est pas en train de se retirer du monde. Elle est en train d’essayer de le reconfigurer contre nous. »

Le divorce, jusqu’ici une métaphore, est devenu la doctrine américaine


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