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Eric Fottorino, une vie sur grand braquet

publié le 08/11/2019 | par Thierry Gandillot

Romans, journaux, vélo : retour sur le parcours hors norme d’Eric Fottorino, l’ex-directeur du « Monde », fondateur du « 1 » et de « Zadig ». Et que la Foire du livre de Brive a choisi pour présider sa 38 e édition.


Dans le ventre de sa mère, Eric Fottorino grimpait déjà des sommets. C’était à Ascros, village perché des pré-Alpes à près de 1 500 mètres d’altitude. À l’été 1960, Lina, adolescente de 16 ans, est contrainte, sous la pression de sa famille, catholique et bien-pensante, de quitter Bordeaux pour accoucher à Nice. En attendant, elle monte les casse-croûte des bergers à l’estive. Quand la grossesse arrive à son terme, elle descend accoucher baie de Anges, laissant le bébé aux bons soins d’une nourrice. Lina rentre à Bordeaux, le ventre plat. L’honneur est sauf, l’enfant aussi.

Cette histoire, Eric mettra des années à en débrouiller les fils. On la découvre en 2004, entre les lignes dans Korsakov. La soixantaine approchant, il la raconte en détail dans son roman récent Dix-sept ans. Pour l’écrire, il est retourné à Nice afin de tenter de dissiper le brouillard de ses origines. Longtemps, Eric dut s’accommoder du mystère au-dessus duquel planait l’ombre d’un père qui s’appelle Maman – on prononce « Mamane », comme « gitane », « butane » ou « chaman ». Eric prend toujours bien soin de prononcer le « e » afin qu’on ne confonde pas avec « maman ». Il ne savait pas comment le nommer. Il disait « l’autre », « mon père biologique », « mon père naturel », « mon vrai père », mais aucune de ces expressions ne convenait vraiment.

À peine plus âgé que Lina, Maurice, étudiant en médecine, juif marocain, semblait les avoir abandonnés. C’est du moins ce que suggérait le discours familial. Eric attendra l’âge de 17 ans, cinq mois et neuf jours pour aller rencontrer son géniteur, une première fois, dans son cabinet toulousain. « C’est après la lecture de « Rue des Boutiques obscures » que j’ai décidé d’aller le voir. Mon père adoptif, Michel Fottorino, m’a conduit vers lui à Toulouse, à 20 à l’heure sur des routes verglacées, dans sa Lada qui chassait dans les virages. C’est aussi à ce moment que je me suis dit qu’on avait le droit de faire ça : ouvrir la boîte à secrets par la fiction. » Cette première entrevue est surréaliste. Maurice lui tend la main, le fait asseoir et commence à l’ausculter : « Muscles longs comme moi, coeur lent, comme moi, bonne tension, 13-7, parfait. » On pouvait espérer plus chaleureux.

Le « premier » père non pas absent, chassé

Cette année-là, Eric fait une dépression. « Tout a explosé, j’ai tout bazardé pendant un mois et demi, quitté l’école. C’était trop dur. Je me suis réfugié chez ma tante Zoune à Royan. Avec son mari André, ils m’ont pris sous leur aile. Ils avaient beaucoup de livres de toutes sortes. J’ai soigné ma dépression grâce aux livres. J’ai lu Jacques Ellul et « Les Mots » de Jean-Paul Sartre, un roman que j’offre souvent, que je perds tout le temps et que je rachète sans arrêt. Peut-être que je le perds pour pouvoir le racheter. » Il faudra de longues années pour que, peu à peu, la vérité se fasse jour. En réalité, Maurice n’a pas abandonné Eric. On l’a chassé, lui le juif, l’étranger. Il voulait rentrer du Maroc pour l’accouchement mais les fonctionnaires français lui ont refusé son visa. Plus tard, il ira voir son fils deux fois, en secret, à Nice, chez sa nourrice. Puis, la famille fait barrage, toutes les portes se referment. Ce fut une douleur déchirante de voir Eric grandir loin de lui. Mais jamais il ne perdit espoir. Quand il se fait construire une maison en France, il prévoit une chambre pour son fils. Le jour du mariage d’Eric, en Charente-Maritime, ses deux pères, Maurice et Michel, sont là.

« Ca m’aura pris une vie entière pour lever le mystère de mes origines, dit Fottorino. Mes romans, c’est comme d’entrer dans une salle de cinéma en retard. L’ouvreuse vous guide avec une lampe et vous indique une place qui sera la vôtre pendant une heure et demie. Chacun de mes livres était une lampe zigzagante, chacun faisait la lumière sur des bouts de cette vie mais, à la fin, c’était toujours l’obscurité qui gagnait. » À une jeune fille qui, pendant « le grand oral » préludant au Goncourt des lycéens, lui demande s’il aime écrire, il répond : « Est-ce que toi, tu aimes respirer ? Mes romans, si je ne les écrivais pas, je mourrais. » Dans « écrire », il y a toutes les lettres du mot « crier ». Il y a Eric, aussi.

À l’âge de 5 ans, une autre vie commence entre La Rochelle et la baie de l’Aiguillon, en face de l’île de Ré. En 1965, Lina épouse Michel Fottorino, kinésithérapeute, et le rejoint à Nieul-sur Mer. « Comme François Mauriac le dit de Malagar, il n’y a qu’ici que je me sens moi-même. » C’est là que naît sa première grande passion : le vélo, grâce à René Drapeau, un voisin de la rue Treuil-Boulard, plus âgé. « Il était menuisier dans les chantiers navals et finissait tôt. Quand je rentrais de l’école, je le voyais passer sur son vélo rutilant avec son beau maillot. J’avais envie de cette liberté. J’étais un enfant chétif et peureux, élevé par des femmes, couleur passe muraille. J’étais mauvais au foot. Le boucher me disait : « Bonjour, Mademoiselle ! « Un jour, René me dit : « Faut venir faire du vélo avec moi ! » »

Michel lui achète un demi-course, un Peugeot blanc avec cale-pieds à lanières de cuir Lapize. Eric s’inscrit au club de cyclotourisme, passe ses brevets de 20, 50, 100 kilomètres – de jour comme de nuit. Puis il propose à René de faire de la compétition. « La première, à Cozes, c’est René qui la gagne. J’ai fait septième. J’ai gagné au sprint quelques courses de cadet. » Michel Fottorino devient entraîneur sportif du club. Pendant cinq ans, tous les dimanches, il accompagne son fils qui a décidé de devenir coureur professionnel. « Mon père fut mon premier supporter. Il achetait « Sud-Ouest » et découpait les articles où j’étais cité. La première fois quand je gagne en cadet à Etaules, la ville de Dominique Rocheteau, ils se sont trompés, ils ont écrit « Fortuno ». J’étais furieux. Je ne m’appelais pas Fottorino depuis longtemps et c’était comme si on refusait de reconnaître mon nom. Ensuite, j’ai compris que cette coquille formidable était un signe de bonne fortune. »

Aujourd’hui encore, rue Bazoges à La Rochelle, Eric passe avec émotion la main sur les quatre trous dans lesquels était vissée la plaque dorée du cabinet de kiné de Michel Fottorino. Elle est dorénavant chez lui, dans sa maison d’Esnandes, non loin des coupes de ses victoires cyclistes et d’un petit peloton de coureurs en métal peints. « C’est la première fois que je la touche depuis dix ans, dit-il en la caressant. J’ai toujours cru que ce serait le nom d’un vainqueur du Tour de France. »

D’avril à juillet, il vibre aux exploits de ses idoles, Gimondi, Ocaña, Merckx, Anquetil, dans la trouée d’Arenberg ou les lacets de l’Alpe d’Huez. Il s’enflamme à la vision d’une archive de 1957 quand dans le contre-la-montre Luçon-La Rochelle, Anquetil dépasse « comme une caravelle » Poulidor, pourtant parti trois minutes avant lui. Il s’entraîne comme un fou, remonte, vingt fois, trente fois d’affilée, la côte du Calvaire, près de chez lui, dite aussi le Pas de l’Assassin, peut-être parce qu’elle mène à la maison de Simenon à Coup-de-Vague. Il se spécialise dans la piste, écumant les vélodromes régionaux, le plus spectaculaire étant celui d’Angoulême avec son mur effrayant qui demandait un effort physique intense et râpait les genoux. Une année, il est sacré champion régional de poursuite de Poitou-Charentes au vélodrome de La Rochelle. Plus tard, alors qu’il poursuit ses études de droit et de sciences politiques à Paris, il écrira pendant un an dans Braquet Magazine, une éphémère revue fondée par Philippe Keller installée à Levallois, L’un de ses articles, paru dans le numéro 2, s’intitule : « Le cyclisme amateur malade de la piste ».

« Mon père m’a donné à manger ‘Le Monde’ »

En 1980, il fait son deuil du vélo en professionnel. Mais sa passion ne le quitte pas. Pour Le Monde, il participe à la légendaire course du Midi-Libre, partant trois heures avant les professionnels. Il se fait toujours rattraper, mais, une fois, il aura la joie infinie de finir en même temps que les derniers au sein du « grupetto ». Pendant six jours, chaque soir, après la séance de massage, il envoie au Monde un long papier sur l’étape. En 2013, il boucle La grande boucle avec une équipe de jeunes en partant un jour avant les professionnels. Dans l’avant-dernière étape des Pyrénées, disputée sous un orage monstrueux, la petite troupe vainc l’Aspin, puis l’Aubisque, acclamée par une foule en délire. En 2015 et 2016, rêve de gosse : il commente le Tour en compagnie de Laurent Jalabert, dit Le Panda.

Michel Fottorino n’a pas seulement été le premier supporter de son fils ; il lui a aussi ouvert la voie du journalisme. Lui qui lisait surtout L’Equipe et Le Canard enchaîné l’abonne au Monde. « Moi, je ne pensais qu’au vélo. À la fac, je me suis rendu compte que j’étais nul, que je n’y connaissais rien. Les autres savaient déjà beaucoup de choses. Mon père m’a donné à manger « Le Monde » tous les matins, avec mon bol de chocolat. » Devant l’ancienne faculté de droit de La Rochelle, il désigne un soupirail : « C’est là qu’on épluchait le Dalloz. On appelait nos séances de travail « Dallozerie en sous-sol ». »

Fottorino y est toujours allé au culot, a forcé la chance. En juillet 1979, il pousse la porte de Sud-Ouest et propose ses services. Le chef du bureau lui dit : « Tiens, toi qui fais du vélo, raconte-nous l’étape de La Rochelle. » Il signe son premier article, une pleine page. En novembre 1981, il envoie au Monde un article : « Quel avenir pour l’article 16 ? ». À sa grande surprise, il reçoit un coup de téléphone de l’éditorialiste vedette de la rue des Italiens, Philippe Boucher : « Vous devriez acheter « Le Monde » aujourd’hui. » Pour la première fois de sa vie, Eric Fottorino voit son nom imprimé dans « son » journal. « Je l’achète, je n’ose pas l’ouvrir, j’ai peur. Il pleut, je marche au hasard dans les rues de Paris. Je ne sais plus où je suis. Je rentre dans le métro pour savoir, République. Je l’ouvre, je vois mon nom et je me dis : « Ce journal sera ta maison ». »

Il n’imagine pas qu’il en sera un jour le directeur et que son nom s’inscrira pendant cinq années à côté de celui de son fondateur Hubert Beuve-Méry. Au total, il y aura passé un quart de siècle, publié plus de 2 000 articles. L’affaire se terminera dans la douleur par son éviction brutale du poste de directeur. Dans Mon tour du Monde, publié peu après, il livre quelques anecdotes savoureuses et règle aussi quelques comptes.

Pigiste matières premières pour ‘LA Croix’

En attendant, il faut trouver des piges. Et des idées de sujet. Lui qui, très tôt, fut bercé par la mer, se souvient du mouvement des bateaux dans le port de La Rochelle – Jupiter : arrivée mardi avec bois exotique okoumé… Yamassoukro : arrivée mercredi avec cacao en fèves et cabosse et beurre de karité… Il déboule à La Croix dans le bureau de Jean Marchand et le convainc de lui confier une demi-page par semaine sur les matières premières : « Je lui ai dit qu’il s’agissait d’enjeux économiques, sociaux et humains considérables en prenant l’exemple des mineurs de cuivre au Chili, émancipés sous Allende, réprimés sous Pinochet. » Marchand trouve le garçon « un peu fiévreux » mais lui donne carte blanche.

Plus tard, « Fotto », comme tout le monde l’appelle dorénavant, est embauché à La Tribune de l’économie puis au Monde pour les matières premières et publie Le Festin de la terre. Découvrant le livre, Erik Orsenna lui demande : « Est-ce que vous savez que vous êtes un écrivain ? » Plus tard, Orsenna – qui a reçu entre-temps le Goncourt – le reçoit dans un petit bureau des éditions Fayard. « Vous vous souvenez de ce que j’ai dit ? Qu’avez-vous dans vos tiroirs ? – Rien. Je ne suis pas écrivain. – J’attends. » En 1991, alors qu’il est au Monde, il envoie son premier manuscrit à Orsenna qui le transmet au redoutable Claude Durand. Le couperet tombe : « Vous êtes un écrivain, mais il faut tout recommencer. Calmez le manuscrit ! »

En 2010, après son éviction du Monde, Fottorino rebondit vite. Il a une intuition : la presse écrite n’est pas morte. À condition d’inventer des journaux originaux, qui misent sur la qualité des textes, l’intelligence du lecteur et le temps passé à la lecture. Une idée folle : Le 1, présenté comme « le plus grand journal du monde » – ce qui n’est pas faux : 80×60 cm -, impossible à lire dans le métro, est dépliable en trois temps. Un seul sujet, de grandes signatures venues de toutes les disciplines, pas de publicité. Résultat 35 000 exemplaires vendus chaque semaine (dont 20 000 abonnés, certains pour deux ans). Le journal est à l’équilibre depuis 2017. Un succès suivi du lancement avec François Busnel du trimestriel America (40 000 exemplaires). Les seize numéros prévus couvriront au moins le premier mandat de Trump. Le petit dernier, Zadig, lui aussi trimestriel, s’interroge sur la France et ses tourments. Financé par « crowd funding » (100 000 euros espérés, 218 000 récoltés), le premier numéro a été vendu à 55 000 exemplaires.

Les astres sont bien alignés. Pour saluer ses succès, la Foire de Brive le choisit comme président. Signe supplémentaire du destin, en 2020, l’année de ses 60 ans, le Tour de France démarre à Nice, passe par La Rochelle et l’île de Ré où, en septembre dernier, il s’est fracturé la clavicule dans une chute. Les coureurs grimperont-ils le Pas de l’Assassin ? Il en a déjà des fourmis dans les jambes.

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