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Affaire Epstein : la révolte des victimes (8)

publié le 29/03/2026 par Pierre Feydel

Elles portent plainte contre l’administration fédérale qui n’a pas masqué leurs noms, comme la loi l’oblige, dans les dossiers rendus publics

Un scandale relégué mais un feuilleton sans fin

L’affaire Epstein a disparu des médias, étouffée par la guerre en Iran et ses conséquences qui dominent l’actualité internationale. L’effroyable scandale mondial mêle trafic d’êtres humains, abus sexuels, jeux d’influence, compromission des élites et circulation d’argent plus ou moins propre. Pourtant, il continue de produire des développements politico-judiciaires, comme un feuilleton sans fin. Et ce sont les victimes qui donnent le tempo. Ce millier de jeunes femmes utilisées par Jeffrey Epstein, violées, offertes à ses relations, continuant de se manifester. Elles interviennent lors des audiences de la commission du Congrès chargée d’enquêter sur le scandale aux États-Unis, dans les cours de justice ou dans les médias.

Mais cette fois, elles ne se contentent plus de témoigner : elles attaquent. Jeudi 26 mars, certaines d’entre elles ont décidé de porter plainte devant un tribunal de San Francisco contre le ministère de la Justice des États-Unis, le Department of Justice (DOJ) et la société Google. Elles reprochent aux autorités fédérales d’avoir, parmi les millions de documents rendus publics, laissent apparaître leurs noms. D’autres, en revanche, ont été caviardés pour protéger l’anonymat de personnalités ayant côtoyé Epstein et profité de sa « générosité ». Publier des noms de victimes sans leur autorisation est interdit aux États-Unis.

Noms révélés, traumatisme ravivé

Quant à Google, même si le DOJ s’est empressé de retirer ces noms des documents, la société continue d’afficher les données personnelles des victimes dans ses résultats de recherche et dans les contenus générés par l’IA. Elle a refusé de les faire disparaître. Une centaine de victimes ont ainsi vu leur identité révélée, livrées aux commentaires publics. Il y a pire encore. Quarante images de personnes nues apparaissent dans les fichiers. Les visages y étaient parfaitement reconnaissables, alors que le gouvernement fédéral devait masquer les images à caractère sexuel.

La plainte souligne : « les victimes sont désormais confrontées à un nouveau traumatisme. Des inconnus les intimés, mettent en péril leur sécurité physique et les accusés d’avoir été complices d’Epstein, alors qu’en réalité, elles en ont été les victimes. » On imagine le torrent d’ignominies qu’elles peuvent recevoir sur les réseaux sociaux. Qui peut supporter que des épisodes aussi intimes soient ainsi exposés ? Les victimes se retrouvent privées du droit de choisir si elles veulent témoigner, et du moment où le faire.

Victimes d’Epstein et de l’incompétence de l’entourage de Trump

Elles sont victimes d’Epstein bien sûr , mais aussi des inconséquences, voire de l’incompétence, de l’administration Trump et du mépris de sa ministre de la Justice, l’attorney général Pam Bomdi. Un personnage décrit comme davantage soucieux de défendre le président, dont le rôle dans l’affaire reste controversée, que de rechercher la vérité ou de veiller à ce que la justice soit rendue. Lors d’une audience houlette au Congrès fin février, où il lui était demandé de s’expliquer sur son rôle, elle a fait preuve, selon les plaignantes, d’une absence totale de compassion.

Pam Bondi a présenté ses excuses pour les abus d’Epstein, sur lesquels elle n’avait aucune responsabilité. En revanche, aucune excuse pour la divulgation des noms de victimes dans les documents rendus publics sous la pression de l’opposition et de l’opinion. Des femmes dont l’identité était protégée depuis des décennies envisageaient désormais de la poursuivre en justice.

« On arrive à un point où l’on étouffe,« 

Une des victimes présentes lors de l’audience de la commission du Congrès, Marina Lacerda, a révélé que Pam Bondi n’avait répondu à aucun appel ni à aucun courriel. « Elle nous a totalement ignorées », at-elle conclu. Joanna Harrison fait partie de celles dont le nom a été divulgué. Elle n’avait jamais souhaité parler des abus subis. Il y a quelques jours, sur la BBC, dans l’émission Newsnight présentée par Victoria Derbyshire, elle a expliqué pourquoi elle avait fini par prendre la parole : « On arrive à un point où l’on étouffe, où l’on a besoin de respirer. Et je sens que c’est la façon de respirer. » L’émission réunissait quatre autres victimes. Elles ont raconté leur calvaire, leur douleur. Des larmes ont coulé.

« il aimait la peur dans nos yeux « 

Joanna Harrison a décrit le viol qu’elle a subi le jour de son anniversaire. Tout a commencé, dit-elle, par un massage. Chauntae Davies a déclaré : « il aimait la peur dans nos yeux ». Jena-Lisa Jones et Wendy Pesante ont rencontré Epstein alors qu’elles avaient 14 ans. Harrison, regardant une photo d’elle à 18 ans avant sa rencontre avec Epstein, a constaté : « je ne souris plus de la même façon ». Ces témoignages diffusés par la BBC serrent le cœur. Mais il n’est pas sûr que Pam Bondi en soit émue. Tant pis pour elle.


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