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Afrique. Dans les coulisses de Davos

publié le 09/02/2026 par Jean Paul de Gaudemar

À Davos, loin des discours officiels, des responsables africains cherchent de nouveaux équilibres commerciaux face au recul américain et au retour incertain de l’Europe

Abandonnés par l’occident?

De Davos, les médias ont surtout retenu et montré les discours politiquement les plus marquants, celui de Donald Trump évidemment, mais aussi ceux des autres leaders occidentaux qui se sont fermement opposés à sa politique de conquête, ses multiples dénigrements et son mépris du droit international : les Premiers ministres canadien et britannique, ou encore le président français. Mais outre cette tribune réservée aux stars de la politique internationale, Davos est aussi un lieu de rencontres plus discrètes, qui esquissent souvent de nouvelles pistes économiques, voire politiques, et qui, hors du tumulte médiatique, peuvent, à terme, s’avérer importantes.

Il en est ainsi d’une rencontre tenue dans le cadre du Forum économique mondial entre Africains de haut niveau désireux de réfléchir à la façon de faire face à la situation actuelle, notamment en renouant des liens aujourd’hui fortement affaiblis. La politique commerciale américaine de Trump ayant en effet secoué l’Afrique en termes de droits de douane, de nombreux responsables africains se sentent de plus en plus abandonnés par l’Occident face au poids croissant de la Chine et de nombreux autres outsiders : Russie, Turquie, États du Golfe.

L’Afrique à la recherche d’un nouvel ancrage stratégique

C’est sans doute la présence de la secrétaire générale de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), Mme Ngozi Okonjo-Iweala, qui a donné un intérêt particulier à cette réunion. Lors de ce dîner privé tenu peu après le discours de Trump, entourée de nombreux responsables économiques et politiques africains ainsi que de quelques Européens, elle a fait part de son expérience à la tête d’une organisation multilatérale elle-même bloquée depuis plusieurs années par l’incapacité de ses États membres à accepter la mise en place des outils nécessaires à son bon fonctionnement.

À cet égard, comme l’ONU elle-même, l’OMC illustre parfaitement la crise actuelle du multilatéralisme, notamment à travers l’attitude délétère des États-Unis à son encontre. Les derniers rapports d’activité de l’organisation rappellent aussi à quel point les échanges commerciaux internationaux se sont en quelque sorte « politisés », au sens où ils ont tendance à se développer dans des zones de proximité d’influence, traduisant un éclatement progressif de la mondialisation « heureuse » des décennies précédentes. Cette polarisation croissante, signe de l’affaiblissement, sinon de la fin, du multilatéralisme, n’est autre que la traduction économique de la nouvelle guerre froide.

L’Europe, « partenaire naturel »

S’adressant, dans ce cercle privé restreint, aux Africains, notamment préoccupés par l’alourdissement trumpien des droits de douane, Ngozi Okonjo-Iweala tire plusieurs conclusions de ce constat. La première concerne le fait que les échanges commerciaux entre l’Afrique et les États-Unis restent suffisamment faibles pour ne pas représenter l’essentiel du commerce international du continent. Cela reste en effet vrai tant pour les exportations que pour les importations, chacun de ces flux étant de l’ordre de 5 % des échanges africains.

D’où la deuxième conclusion : la nécessité de diversifier les flux, et donc la recherche indispensable de nouveaux partenaires, dont l’Europe, qualifiée à cette occasion de « partenaire naturel », une expression rarement entendue ces dernières années, du moins dans certaines parties du continent.

Une Afrique fragmentée

Ces arguments de la secrétaire générale de l’OMC ne sont pas forcément convaincants pour certains pays africains où le poids des échanges avec les États-Unis est beaucoup plus important, notamment en Afrique australe. La moyenne continentale de 5 % masque en effet de fortes disparités, sauf à considérer que l’Afrique elle-même se mette à fonctionner comme un marché unique.

De quoi apporter de l’eau au moulin des partisans de la ZLECAF, cette zone de libre-échange continentale voulue de longue date par l’Union africaine. Le secrétaire général de la ZLECAF n’a d’ailleurs pas manqué de le souligner. Malheureusement, cette zone reste aujourd’hui largement théorique et ne saurait rassurer les Africains les plus préoccupés, notamment en Afrique du Sud.

Les Français sur la scène africaine

Plusieurs Européens ont néanmoins saisi la balle au bond et rappelé leur disponibilité à l’égard de l’Afrique. Ainsi de quelques Français, dont le ministre délégué aux échanges internationaux. D’après lui, le Sommet France-Afrique prévu au mois de mai 2026 devrait être en grande partie consacré à ce retour des Européens en général, et des Français en particulier, sur la scène commerciale africaine, après des années de perte d’influence politique.

Il est évidemment difficile, à ce stade, de savoir ce qu’il en sera réellement, mais on peut d’ores et déjà gager que peu de pays, sinon les rares restés dans l’orbite occidentale, seront sensibles à ce retour volontariste des Français, voire des Européens, tant leur aura politique est affaiblie.

Un traité de libre-échange entre les États-Unis et l’Afrique

S’il en est ainsi, c’est parce que plusieurs pays africains sont bien davantage concernés par le commerce avec les États-Unis que ne le laisse penser une moyenne continentale sans doute peu significative, notamment en Afrique centrale et australe. Ces pays ne désespèrent donc pas d’un retour de l’AGOA, ce traité de libre-échange entre les États-Unis et l’Afrique dont la plupart des pays pouvaient bénéficier, à l’exception de l’Afrique du Nord et de quelques États exclus pour des raisons politiques.

Ce traité, instauré à la fin du siècle dernier et excluant les matières premières, a pris fin, de fait et sans cérémonie particulière, à l’automne dernier, sous l’effet des coups de boutoir douaniers de l’administration Trump. Mais, lors des dernières semaines de 2025, la Chambre des représentants a repris le texte du traité pour l’adopter et le transmettre au Sénat.

Nul ne sait encore ce qu’en fera le président américain ni s’il suivra les recommandations de son Parlement, mais certains pays africains pour qui ces échanges sont cruciaux ont repris espoir que le traité soit prorogé. Au regard des nouveaux droits de douane décrétés par Trump au début de l’année 2025, les effets sur les échanges seraient considérables. Pour autant, cette hypothèse optimiste n’apparaît pas forcément cohérente avec la politique conduite jusqu’ici par Trump vis-à-vis du continent.

Les « Deals » de Trump

D’une part, le président américain privilégie désormais systématiquement des « deals » bilatéraux entre son pays et tel ou tel partenaire, auquel, selon les cas, il accordera ou non certaines faveurs. En bonne logique trumpienne, les États-Unis ne souhaitent guère une Afrique unie qui les priverait de la possibilité de choisir leurs interlocuteurs. D’où leur double méfiance, à la fois à l’égard d’un traité comme l’AGOA et d’une perspective comme celle de la ZLECAF.

Par ailleurs, l’Afrique du Sud et le Nigeria, qui faisaient partie des principaux bénéficiaires de l’AGOA, sont aujourd’hui dans la ligne de mire de Trump, qui allègue de prétendus génocides. On pourrait même postuler que Trump ne souhaite guère encourager ces deux pays, ne serait-ce que parce qu’ils font partie des poids lourds de l’économie africaine, capables de tirer le continent vers le haut, un mouvement jugé, selon lui, contraire aux intérêts des États-Unis.

Multilatéralisme politique en panne, attentes économiques intactes

Sur la scène principale de Davos, il y a les « grandes gueules », celles qui, prenant à témoin l’opinion internationale, seront retenues par les médias. Mais dans les coulisses, il existe d’autres scènes, moins visibles mais souvent plus révélatrices des préoccupations des véritables opérateurs économiques.

Le contraste est de plus en plus flagrant entre un multilatéralisme politique à l’agonie et les espoirs que continuent pourtant d’y placer de nombreux pays, tant il conditionne leur développement. S’il est vrai qu’en Europe on continue de croire au multilatéralisme politique et économique, encore faut-il le mettre en pratique selon le principe de diversification évoqué par la secrétaire générale de l’OMC.

L urgence. Pas seulement pour l’Afrique, mais pour l’Europe elle-même

C’est ce qui vient d’être fait avec le traité dit du Mercosur et l’accord signé avec l’Inde, en un pied-de-nez assumé à tous ceux qui souhaitent enterrer ce multilatéralisme : les États-Unis de Trump, mais aussi la Chine, la Russie et quelques autres. Il faut aller plus loin. Il serait hautement souhaitable que l’Europe reprenne en main une relation avec l’Afrique que les anciens pays colonisateurs n’ont pas su transformer. C’est une urgence. Pas seulement pour l’Afrique, mais pour l’Europe elle-même.


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À lire également :
Jean-Paul de Gaudemar, Au cœur de la nouvelle guerre froide, l’Afrique, Éditions L’Harmattan, 350 p., septembre 2025.


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