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Afrique : la génération- tique

publié le 19/01/2026 par Jean Paul de Gaudemar

En Afrique, une génération de dirigeants s’accroche au pouvoir. Constitutions contournées, opposants écartés : la gérontocratie verrouille tout.

On a beaucoup parlé ces dernières semaines de la génération Z et des espoirs qu’elle pouvait susciter, notamment en Afrique, même si l’issue de ses combats lui apparaît encore bien décevante. Mais plusieurs élections présidentielles récentes, en Côte d’Ivoire ou au Cameroun notamment, attirent une nouvelle fois l’attention sur l’âge du candidat et sa longévité politique, puisqu’en l’occurrence ces candidats visent une sorte de réélection permanente, en contradiction flagrante avec les principes de toute constitution démocratique.

Paul Biya, au Cameroun, a 92 ans et vient d’obtenir un huitième mandat ; Alassane Ouattara a 83 ans et a décroché un quatrième mandat. Ils ne sont pas les seuls sur le continent. Ainsi de Denis Sassou Nguesso au Congo-Brazzaville, 81 ans, ou de Yoweri Museveni en Ouganda, 81 ans également, ou Abdelmadjid Tebboune en Algérie, 79 ans. Les contextes sont certes chaque fois différents, mais demeure cette incapacité à quitter le pouvoir.

D’autres cas ressemblent à s’y méprendre à pareille situation. Ainsi de la saga des Eyadéma au Togo où, après des années de pouvoir, le père cède la place à son fils, ou de la succession de Kenyatta au Kenya par Ruto, qui fut plus de vingt ans son vice-président. On pourra toujours arguer de la puissance d’un parti politique capable d’un tel dynamisme pour maintenir le même homme si longtemps.

Mais on sait qu’il n’en est rien, et que toute démocratie réelle entraîne, un jour ou l’autre, une alternance dans des délais bien moindres. Le développement, c’est aussi cette capacité de renouvellement du personnel politique, notamment ces alternances qui participent de toute vie démocratique réelle.

Les « héritiers » de l’indépendance

Le point commun à ces gérontocrates n’est pas seulement leur âge, mais le fait qu’ils ont grosso modo tous accédé à l’âge adulte au moment des indépendances. Ils n’en ont donc pas été les auteurs principaux, mais ils ont été parmi les premiers à se glisser dans le sillage des vrais acteurs de ces indépendances, un peu à la manière de ceux qu’en Chine on appelle « les princes rouges ». Sans qu’il soit possible ici de retracer le parcours personnel de chacune de ces personnalités, il est vraisemblable que tous sont marqués par cette première expérience, par leurs mentors de l’époque comme l’époque elle-même, et la façon dont s’est opérée chacune des indépendances.

Ils sont à cet égard les premiers acteurs de cette « vitrification » du continent évoquée dans une précédente chronique (voir CDD 125 du 21 septembre 2025) et de l’absence de vision de ce que pourrait devenir leur pays au-delà de cette perpétuation du même régime autocratique.

S’accommodant parfaitement de l’économie de la « rente » post-colonialisme et surtout soucieux d’un souverainisme délétère, ils en ont « oublié » les nécessités du développement et de la véritable indépendance. Dans plusieurs pays, on voit même la façon dont leur pouvoir s’exerce de façon très similaire à celle des colonisateurs lorsqu’ils s’appuient sur les oppositions ou conflits traditionnels entre ethnies pour maintenir leur ordre.

Des constitutions sur mesure

Ils ont été aidés en cela par les Constitutions adoptées peu de temps après les indépendances par leurs « pères » en politique. On ne peut, à cet égard, qu’être frappés, du moins dans les pays de l’ex-empire colonial français, par la similitude entre ces Constitutions et celle adoptée peu de temps auparavant par la France elle-même. Cette Constitution de la Ve République, destinée à mettre fin aux désordres politiques sans fin du régime parlementaire de la IVe République, convenait comme un gant à des dirigeants soucieux de manifester leur main de fer dans un régime aux apparences démocratiques. À une différence de taille près : la disparition rapide des contre-pouvoirs qu’affirme pourtant cette Constitution.

Ainsi notamment des distinctions essentielles entre les trois pouvoirs, exécutif, législatif et judiciaire, par l’omnipotence d’un parti unique, ou, concession parfois faite tardivement, d’un parti largement dominant. Ainsi encore d’une « liberté de la presse » très encadrée, sinon souvent censurée, de réseaux sociaux très surveillés, sinon parfois coupés. Ainsi aussi de la limitation des mandats présidentiels, vite contournée par des révisions constitutionnelles de circonstance.

L’accès à la puissance publique de tels personnages n’est pas non plus étranger à leur enrichissement personnel. Dans ces pays à PIB modestes et à faible taux de recouvrement de l’impôt, le budget de l’État dépend souvent en grande partie des « rentes » qu’il perçoit au titre de l’exploitation des ressources, minières souvent, de la part des grands groupes internationaux. L’attribution et la répartition de ces rentes se fait selon des règles si obscures qu’il est souvent difficile de distinguer ce qui revient à l’État et ce qui revient à ses dirigeants. Ce qui ruisselle alors, c’est la corruption, gagnant peu à peu tous les étages de la société et faussant définitivement le jeu normal de la démocratie.

L’élimination systématique des concurrents potentiels

Au-delà des règles habituelles pour se maintenir au pouvoir qu’empruntent les dictateurs de nombreux pays, l’Afrique n’en ayant pas le monopole, il en est une de plus en plus utilisée, peut-être parce qu’elle pourrait donner le change en matière démocratique. Dès qu’un opposant sérieux se manifeste, le jeu consiste à faire en sorte qu’il soit déclaré inéligible. Dans un système conçu pour durer, le Conseil constitutionnel, ou toute autre instance ayant le rôle d’arbitre suprême, finit par être redevable d’un président à qui il doit sa carrière. Les cas d’inéligibilité d’opposants sérieux deviennent de plus en plus fréquents.

On l’a vu avec Biya, faisant éliminer Maurice Kamto, son principal rival du précédent scrutin, mais sans se douter que Bakary, jusque-là son ministre fidèle, reprendrait le même flambeau. On l’a vu avec Ouattara faisant éliminer de la course Tidjane Thiam et Laurent Gbagbo. Même le Sénégal, pourtant plus vertueux, faillit céder à la tentation et finit par se reprendre de belle manière.

La « génération-tique »

D’où le surnom dont, avec un peu d’humour, on pourrait affubler cette génération : la génération-tique, aux antipodes de la génération Z, nourrie au numérique. Mais l’humour cesse vite car, comme la tique en effet, non seulement cette génération s’accroche au pouvoir avec une ténacité farouche, mais en outre elle se nourrit du sang de son hôte, en l’occurrence les populations qu’elle a sous sa coupe. Non seulement elle les prive de ce qui légitimement devrait leur revenir, mais elle les maintient dans un sous-développement dont elle seule est exemptée.

Vous pouvez retrouver cette chronique, en français, en souscrivant gratuitement à ma plateforme « jeanpauldegaudemar.substack.com ».

A lire également :
Jean-Paul de Gaudemar : Au cœur de la nouvelle guerre froide, l’Afrique – Éditions L’Harmattan – 350p – Septembre 2025.


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