Au Sahel, les juntes se bunkérisent face aux djihadistes
Cinq ans après les putschs, les régimes militaires du Sahel s’enfermentv dans leurs capitales tandis que les djihadistes gagnent du terrain
Cinq ans de putschs, trois capitales sous pression
Le tumulte actuel dans le monde ferait presque oublier que, depuis cinq ans, des coups d’État ayant conduit au pouvoir des juntes militaires ont eu lieu dans trois pays du Sahel : Mali (2021), Burkina Faso (2022), Niger (2023). Le prétexte mis en avant a été l’incapacité des gouvernements précédents à mener une lutte efficace contre les groupes djihadistes menaçant leurs pays. En ce début de 2026, il est intéressant d’essayer de faire un point sur la situation dans laquelle ces pays se trouvent. Tâche peu aisée tant les informations manquent.
La presse internationale est peu désirée, sinon carrément interdite, et les informations délivrées par les autorités sont très mesurées et très encadrées. Restent les témoignages parvenant néanmoins à des ONG ou à des organes de presse spécialisés. Le tableau qui ressort de ces éléments épars suffit néanmoins à décrire une situation de plus en plus difficile à tenir pour les juntes militaires, et donc leur tendance de plus en plus marquée à se replier sur leurs bases militaires et les capitales, en renonçant de fait à toute gestion étatique des territoires.
Des États immenses, des armées trop faibles
Une des premières caractéristiques à prendre en compte au Sahel est la taille des territoires concernés. Mali et Niger font chacun plus de 1,2 million de km2, soit plus de quatre fois la France à eux deux. Le Burkina Faso a une taille plus réduite, de l’ordre de 275 000 km2, mais l’ensemble représente donc une superficie équivalente à cinq fois celle de la France. En outre, les conditions climatiques, dont les déserts, ne sont guère favorables ni à des déplacements fréquents ni à des séjours prolongés dans de nombreuses zones.
Or, les troupes régulières des États concernés, y compris leurs différents supplétifs, « volontaires de la paix » ou mercenaires russes, ne disposent que d’effectifs relativement modestes, les rendant bien incapables de couvrir un tel territoire pour en assurer la sécurité. Le problème est identique pour les différents groupes djihadistes auxquels ils font face. On n’en connaît pas le nombre exact, mais même s’ils étaient quelques dizaines de milliers, ils ne pourraient pas non plus contrôler un tel espace.
Faillite administrative et abandon des campagnes
Dans un pays assurant à peu près normalement la gestion de son territoire par l’État ou ses administrations territoriales, la question se poserait beaucoup moins. Mais la grande faillite des régimes de ces pays est de ne jamais en avoir été vraiment capables. Phénomène encore aggravé par la prise de pouvoir des juntes militaires. Ce n’est le plus souvent que dans les plus grandes villes que la présence de l’État et des administrations est visible et dissuasive. Ailleurs, dans les zones rurales, les villages et leurs populations sont et se sentent abandonnés. Les djihadistes peuvent d’autant plus facilement s’y implanter, de plus en plus souvent durablement. Les villageois, malgré ou à cause de la terreur que leur inspirent les islamistes, n’ont guère d’autre choix pour survivre que d’accepter cette implantation. Les coups d’éclat dont s’enorgueillissent les armées nationales et leurs supplétifs ne se traduisent malheureusement que par des massacres de populations civiles supposées être complices.
Les exemples abondent désormais au Sahel, même si la version rapportée par les autorités est très éloignée de la réalité. De là ce que l’on a pu appeler « l’islamisation endogène » du Sahel. Elle touche particulièrement les jeunes, nombreux à être sans emploi ni formation. Le diagnostic avait été posé avant même sa chute par l’ancien président du Niger, Mohamed Bazoum. Il décrivait très lucidement comment les djihadistes transformaient rapidement en combattants ces jeunes, en leur demandant d’abord quelques petits services contre rémunération, puis en les dotant d’une mobylette, puis d’une arme, Kalachnikov par exemple.
Kidal reprise, le nord toujours hors de portée
Certes, il y eut quelques victoires des juntes. La plus célèbre est la reprise de Kidal, dans le nord du Mali, par les troupes de Goïta, le chef de la junte. Mais une fois la ville reprise, cela n’arrêta rien de la prise progressive du nord du Mali par les groupes rebelles, djihadistes ou non.
Une mosaïque ethnique face à un pouvoir central isolé
Dans un pays aussi diversifié que le Mali sur un plan ethnique, outre la menace djihadiste, certains indices laissent penser que cet ensemble divers de Touaregs, Peuls, Bambaras et autres a désormais un ennemi commun : la junte militaire, de ce fait de plus en plus « bunkérisée » dans les villes et les bases militaires, de plus en plus soucieuse surtout de sa propre survie. Ce scénario vaut tout autant à terme pour le Niger et le Burkina Faso, même si la taille plus réduite de ce dernier se traduit par un territoire de plus en plus contrôlé par les djihadistes, de la moitié aux deux tiers selon certains observateurs.
L’économie de guerre et l’ombre de l’or
Tout cet effort militaire, des deux côtés, nécessite beaucoup d’argent. Du côté des groupes djihadistes ou autres groupes rebelles, il est désormais connu qu’il implique un accroissement considérable des trafics illicites, celui des armes évidemment, mais aussi ceux qui permettent le financement de ce trafic d’armes, en l’occurrence la drogue et les métaux précieux dont l’or. Au Mali, les mercenaires russes n’offrent d’ailleurs leurs services à la junte que contre la possibilité de pratiquer, à leur seul profit, différentes formes d’orpaillage.
Drogue, armes, extorsions : les circuits parallèles
S’ajoutent à ces trafics illicites les extorsions de fonds, liées soit aux « protections » dont bénéficieraient les villageois, ou à l’inverse aux enlèvements. Même si certains États peuvent soutenir financièrement l’un ou l’autre protagoniste, il existe une forme d’autofinancement de cette guerre autorisée par ces multiples trafics.
En ce qui concerne la drogue, une question apparaît de plus en plus souvent dans la presse spécialisée : celle des effets du combat de Trump contre le narcotrafic en Amérique. Une des hypothèses avancées est le déplacement des trafics encore plus nettement vers l’Afrique comme zone de transit (voir notamment Jeune Afrique – La Matinale du 30 janvier 2026). Du fait des nombreux conflits existants (la situation n’est guère différente au Soudan ou en RDC), les réseaux existent déjà et pourraient se démultiplier.
Bamako sous pression logistique
Depuis quelques mois, la stratégie des groupes djihadistes semble néanmoins plus offensive, plus seulement destinée à contrôler des territoires abandonnés par les États, mais attaquant directement les juntes elles-mêmes, ou tentant d’étouffer les économies nationales.
Au Mali, où une grande partie du territoire est déjà sous contrôle des islamistes ou d’autres groupes rebelles comme les Touaregs du Nord, c’est la capitale Bamako qui est désormais dans leur viseur. Avec un objectif principal : bloquer son approvisionnement, notamment en carburant. Une observation récente estimait que, sur dix barils de carburant destinés à Bamako, deux seulement parvenaient à destination. D’où de sérieuses pénuries en train de devenir permanentes et de bloquer de nombreuses activités.
Frontières poreuses et guérilla mobile
La méthode retenue consiste à bloquer les grands axes par lesquels transitent les camions-citernes, en provenance du Sénégal ou de Côte d’Ivoire. Les groupes djihadistes avaient déjà opéré des incursions dans le nord de la Côte d’Ivoire, mais désormais ils se sont rapprochés du Sénégal. Plusieurs incidents armés ont ainsi eu lieu à la frontière sénégalo-malienne ces derniers temps. Cette tactique de guérilla semble efficace dans ce pays totalement enclavé. Contre des camions isolés, elle ne requiert que peu d’hommes en armes. Inversement, les troupes gouvernementales sont incapables, sauf exception, d’assurer le convoyage des camions sur d’aussi longues distances.
Niamey frappée au cœur
Quant au Niger, outre les actions permanentes de guérilla et le contrôle progressif de son territoire par les djihadistes, il a connu fin janvier une attaque encore inédite visant à la fois l’aéroport international de Niamey et la base militaire 101, au sein de laquelle est entreposé un stock d’uranium, objet d’un contentieux non réglé entre Orano, l’entreprise française ex-Areva, et le gouvernement nigérien.
L’uranium, symbole stratégique et vulnérabilité majeure
L’attaque a été repoussée, mais c’était la première aussi massive et clairement dirigée contre un grand équipement national à proximité de la capitale. Le bilan réel n’en est d’ailleurs pas encore vraiment connu, ni en termes de victimes humaines ni de dommages matériels concernant l’aéroport, les avions ou le stock d’uranium. Mais, à en juger par la réaction violente du général Tiani, chef de la junte, ce bilan peut être très sérieux. Tiani s’en est en effet pris tour à tour aux présidents français, ivoirien et béninois, les suspectant d’avoir soutenu les auteurs de cette attaque.
Un « équilibre » de la peur
Outre la dénonciation classique, désormais, de la France, du colonialisme et de ses complices, cette prise de position démontre aussi à quel point les relations sont tendues entre le Niger et son voisin le Bénin (voir sur ce point la chronique CDD 139 du 4 janvier 2026). Quant à la revendication de l’attaque, il est probable qu’elle provienne du JNIM, groupe djihadiste désormais implanté dans ce pays, mais aussi peut-être, allié pour l’occasion, à des opposants armés à la junte dirigée par Tiani et restés partisans de l’ancien président Bazoum.
Capitales imprenables ou prochain basculement ?
D’où la question qui taraude la presse et nombre d’observateurs : les capitales, Bamako, Ouagadougou, Niamey, vont-elles tomber et les djihadistes vont-ils s’emparer du Sahel ?
Certes, une partie significative des territoires de ces trois pays n’est plus contrôlée par les États et constitue des bases de plus en plus nombreuses pour les djihadistes. Certes, les populations concernées souffrent des multiples actes de violence perpétrés contre elles, certes les économies nationales en pâtissent, rendant d’ailleurs très improbables les chiffres de croissance affichés par les juntes. Mais on ne conquiert pas durablement, avec des troupes aussi faibles, des territoires aussi vastes.
L’Alliance des États du Sahel en rempart fragile
À ce stade, les groupes n’apparaissent pas encore capables d’envahir les capitales et encore moins de les tenir durablement. La prise de Kaboul par les talibans est certainement dans l’esprit des djihadistes au Sahel, mais celle de Bamako, Ouagadougou ou Niamey n’est probablement pas encore à l’ordre du jour. Car, en face d’eux, les trois juntes tentent de s’organiser à travers l’Alliance des États du Sahel (AES), dont la principale perspective aujourd’hui est une alliance militaire.
Un statu quo sanglant qui arrange certains acteurs
Tout prête ainsi à penser qu’une sorte d’équilibre est en train de se constituer entre, d’une part, des juntes, certes incapables de reconquérir les territoires abandonnés, mais prêtes à tout pour préserver leur pouvoir et leurs rentes de situation, et, d’autre part, des groupes djihadistes ou de divers rebelles, souvent divisés entre eux, ne resserrant leur étau que dans la limite de moyens encore insuffisants. Malgré l’horreur qu’il suscite devant les multiples massacres de civils, l’insécurité alimentaire permanente, la déscolarisation des enfants, les déplacements incessants de populations, cet « équilibre » stratégique ne déplaît pas à beaucoup de monde. Ni à l’environnement africain du Sahel, du moins tant que les juntes résistent face aux djihadistes .
Ces derniers se « contentent » de quelques incursions vers le golfe de Guinée sans pousser trop loin vers la Côte d’Ivoire, le Togo, le Bénin ou le Nigeria. Ni, bien entendu, aux multiples acteurs de trafics illicites, marchands d’armes, narcotrafiquants ou autres cartels frauduleux qui s’en nourrissent.
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À lire également : Jean-Paul de Gaudemar, Au cœur de la nouvelle guerre froide, l’Afrique, Éditions L’Harmattan, 350 p., septembre 2025
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