Benyamin Netanyahou, prophète du malheur
En pariant tout sur la peur et la force, Netanyahou a isolé Israël. L’échec face à l’Iran ouvre une brèche : et si, cette fois, la société israélienne changeait de cap ?
19 ans de règne
Durant les trente dernières années de sa courte existence, l’État d’Israël a choisi d’être dirigé à trois reprises par Benjamin Netanyahou, pour une durée cumulée de près de 19 ans.
Il s’est hissé et maintenu à ces responsabilités en convainquant une majorité de ses concitoyens qu’il serait toujours le meilleur garant de la défense et de la sécurité du pays. S’appuyant sur ses indéniables talents d’orateur, il a occupé la scène politique en mettant en scène, de façon permanente, les dangers qui menacent Israël.
L’art de prospérer sur les échecs
Israël a, bien sûr, plus d’ennemis que d’amis au Moyen‑Orient, et Benjamin Netanyahou a su exploiter les visées hostiles des adversaires de l’État à son profit, au besoin en les amplifiant et en les déformant. Sa rhétorique martiale a porté un profond pessimisme sur la possibilité d’une insertion progressive et pacifique d’Israël dans la région.
Les accords d’Oslo furent une tentative raisonnable et prudente de progresser vers une solution du conflit israélo‑palestinien. Conclu en leur temps par Itzhak Rabin et Shimon Peres avec l’Autorité palestinienne de Yasser Arafat, ce processus a échoué sous les coups des attentats suicides commis par le Hamas et de l’activisme de l’extrême droite israélienne, ponctué par l’assassinat d’Itzhak Rabin. C’est en prospérant sur ces échecs et ces désillusions que Benjamin Netanyahou a construit, depuis trente ans, son fonds de commerce politique.
La stratégie du « jamais d’ennemis réconciliés »
Pour lui, un adversaire de l’État d’Israël est destiné à le rester pour l’éternité. Dans cette vision, des menaces extérieures, jugées permanentes, ne peuvent être contenues que par la force. Que l’adversaire renonce à ses plans est la seule perspective envisagée.
Toute concession en vue d’une stabilisation durable est assimilée à une marque de faiblesse.
C’est cet état de peur permanente, sans espoir de sortie, qu’il a insufflé à la population israélienne pendant des décennies. Les circonstances permettant de justifier cette approche n’ont pas manqué, et Benjamin Netanyahou a toujours su les exploiter à son profit.
Le 7 octobre, choc et faillite de la dissuasion
La surprise de l’attaque meurtrière du 7 octobre est venue ébranler cet édifice idéologique.
L’appareil politique et militaire israélien s’était persuadé que la dissuasion par la menace militaire fonctionnait et que le Hamas se contentait de gérer la bande de Gaza avec l’argent du Qatar. Les alarmes et signaux qui auraient dû faire douter du bien‑fondé de cette stratégie furent ignorés.
Et depuis presque trois ans désormais, l’État d’Israël, comme les populations des États voisins, paie les conséquences de cet aveuglement idéologique et stratégique.
Une survie politique au prix de l’État
Depuis le 7 octobre, Benjamin Netanyahou mène des batailles sur plusieurs fronts pour sa survie, politique et personnelle.
Alors que, du Liban à l’Iran, les fronts militaires se multiplient et s’intensifient, et que des centaines d’Israéliens restent détenus en otages à Gaza, il doit accepter de comparaître régulièrement devant les tribunaux qui instruisent ses multiples mises en examen pour corruption. Aux prises avec une coalition gouvernementale turbulente et radicalisée, il multiplie promesses et cadeaux budgétaires pour sauver son gouvernement.
Tout en bloquant la mise en place d’une commission d’enquête indépendante sur les responsabilités ayant conduit à la catastrophe du 7 octobre, il s’est débarrassé de tous les responsables militaires alors en place, remplacés par des hommes choisis pour leur fidélité à sa personne plutôt qu’à leur pays.
Il n’hésite pas à faire mettre à son crédit les opérations militaires audacieuses et spectaculaires ayant permis l’élimination physique de principaux dirigeants du Hamas, du Hezbollah et de l’État iranien.
L’Iran, défaite stratégique et humiliation américaine
L’alliance avec les États‑Unis et la qualité de sa relation personnelle avec Donald Trump étaient présentées comme un gage absolu de sécurité à long terme pour Israël.
Pendant ce temps, il ignorait les remarques et interrogations des commentateurs sur le fait que ces succès militaires apparents ne s’accompagnaient d’aucune porte de sortie politique.
C’est dans ce contexte qu’intervient l’échec cuisant de la campagne militaire menée contre la dictature iranienne.
Netanyahou a toujours expliqué à ses électeurs que la lutte contre le régime des mollahs constituait l’axe central de son combat pour la défense et la survie de l’État d’Israël.
Or, aujourd’hui, ce régime n’est ni détruit ni affaibli, mais au contraire renforcé par des milliards de dollars qui lui permettront d’asseoir sa domination intérieure et de reconstituer son potentiel militaire.
Les États‑Unis de Trump apparaissent humiliés par une nouvelle direction iranienne, plus militaire que religieuse.Les conséquences de cette défaite face à l’Iran se révèlent déjà plus graves pour l’avenir politique et personnel de Benjamin Netanyahou que les massacres du 7 octobre.
La relation privilégiée avec les États‑Unis est fragilisée.
Donald Trump, et plus encore les membres de son équipe, perdent patience devant l’intransigeance et la fébrilité du gouvernement Netanyahou, et ils osent le dire publiquement.
Alors que l’Iran est en passe d’établir son emprise sur les pays arabes du Golfe, le gouvernement Netanyahou se montre incapable de définir une stratégie politique et diplomatique de sortie des multiples conflits militaires où Israël est engagé.
Après le choc de l’accord de paix avec l’Iran, la tentation, au sein de la population israélienne, a d’abord été d’imputer la responsabilité de l’échec à Donald Trump.
Mais la prise de conscience de l’isolement diplomatique d’Israël et de la fragilité ainsi révélée commence à produire ses effets.
Gadi Eizenkot, l’ombre d’une alternative
Dans un nombre croissant de pans de la société israélienne montent la stupeur, le désarroi et la colère. Contrairement aux promesses faites, les efforts consentis au nom de la sécurité d’Israël n’auront abouti qu’à une menace renforcée et à un isolement accru du pays.
Et les conséquences politiques s’annoncent.
Jusqu’à la semaine dernière, les sondages préélectoraux indiquaient une stabilité des rapports de force entre la majorité encore au pouvoir et le bloc des partis d’opposition.
Mais, ces derniers jours, l’opposition recommence à gagner des points et l’ancien chef d’état‑major Gadi Eizenkot émerge comme un possible chef de l’opposition, capable d’incarner une alternative crédible à Benjamin Netanyahou.
Pour Israël, l’heure est peut-être venue….
Jusqu’à présent, les principaux adversaires politiques de Netanyahou s’efforçaient surtout de convaincre qu’ils feraient mieux et plus fort que lui, avec les mêmes méthodes et la même logique de force imposée. Mais, ces derniers jours, une situation politique jusqu’alors très fermée semble s’ouvrir. Refonder la démocratie israélienne, en dedans et au dehors
L’heure est peut‑être venue pour la société israélienne de tirer les leçons des échecs et des impasses où Netanyahou l’a menée depuis si longtemps. Il faudra réparer les multiples fractures qui affaiblissent le pays, mais aussi renforcer la démocratie, y compris par l’établissement d’une Constitution. Il faudra aussi inverser les priorités et s’occuper d’abord des populations fragilisées des zones frontalières, plutôt que des fanatiques religieux qui refusent leurs obligations militaires.
Si le débat politique se concentre pour l’instant sur les problèmes intérieurs, l’impasse stratégique et l’isolement diplomatique d’Israël imposeront également de nouvelles approches en politique extérieure. La créativité diplomatique devra venir épauler le courage militaire.
L’énergie de la société israélienne devra retrouver la voie de la confiance, de l’espoir et d’une gestion plus intelligente des risques auxquels elle continuera d’être confrontée.

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