Botswana, l’Afrique heureuse ?
Longtemps relégué parmi les pays les plus pauvres, le Botswana s’est imposé comme une exception africaine. Mais derrière la vitrine, les fractures sociales persistent.
Une anomalie africaine
Cet État d’Afrique australe, relativement grand en superficie (une superficie légèrement plus grande que celle de la France), est en effet un pays étrange (mais peu peuplé (environ 2,3 millions d’habitants), avec une géographie plutôt inhospitalière et aucun accès à la mer), mais qui, à plusieurs niveaux, semble, du moins sur le continent, être un modèle de développement et de démocratie. Il y a certes du tourisme, notamment pour les safaris et la chasse à l’éléphant, mais entre les parcs nationaux (y compris le delta de l’Okavango), les déserts salés et le grand désert du Kalahari, la population est principalement concentrée sur 2 % du territoire autour de la capitale Gaborone.
Mais après son indépendance, acquise de l’ancien Empire britannique en 1966, le pays connut une croissance stupéfiante, dépassant le plus souvent 8 % par an, et put instaurer un système politique démocratique ainsi qu’une administration compétente et parmi les moins corrompues du continent, régulièrement louée par des organisations internationales (classée 43e mondiale par Transparency International). À tel point que, dans les années 1990, il a été le premier pays africain à ne plus appartenir à la catégorie des pays les moins avancés (PMA).
Diamants : la rente maîtrisée
Lorsque le pays a obtenu son indépendance en 1966, il était l’un des 25 pays les plus pauvres du monde. Soixante ans plus tard, il a non seulement quitté depuis longtemps la catégorie des pays les moins développés, mais il se rapproche progressivement des pays développés, avec un indice de développement humain (IDH) qui le place à la 114e place mondiale (en 2022) et parmi les pays les plus prospères du continent, avec un taux de population vivant sous le seuil de pauvreté d’environ 12 %. La clé de ce succès : le secteur minier, et principalement les diamants. Ce n’est qu’après l’indépendance que les mines de diamants furent exploitées à grande échelle, notamment par la grande société sud-africaine De Beers.
Aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands producteurs mondiaux, le Botswana a judicieusement empêché tout pillage abusif grâce aux structures d’exploitation et de commercialisation des principales entreprises concernées, où la participation de l’État au capital de 50 % se traduit par un retour aux trois quarts des bénéfices générés. Ainsi, avec un gouvernement et une administration largement reconnus comme hostiles à la corruption, le pays a connu une prospérité et un taux de croissance tout à fait sans précédent pour ce pays semi-désertique. Tout aussi sagement, le gouvernement sait qu’une telle ressource finira par s’épuiser, au plus tard dans trente ans. D’où une préoccupation constante : se préparer à l’ère post-diamant comme d’autres pays se préparent à l’ère post-pétrole. C’est un défi majeur dans un pays où le secteur minier représente près de la moitié du PIB.
Et après la rente des minerais ?
Heureusement, les diamants ne sont pas la seule ressource minière. De plus, le nickel et le cuivre, et dans une moindre mesure le cobalt, sont tous des métaux très recherchés pour la transition énergétique. Le défi ici est d’en faire des zones qui échappent autant que possible à la spoliation habituelle, selon des méthodes d’exploitation et de commercialisation inspirées de celles des diamants. Le tourisme est une autre grande perspective du pays grâce à ses parcs nationaux, à l’attrait des déserts et à sa faune et flore exceptionnelles. Autant cette seconde voie de conversion économique semble possible dans une économie déjà largement dominée par les services, la première suppose un certain nombre de conditions dans un pays sans véritable tradition industrielle.
Une démocratie qui dure
Le système politique du Botswana présente plusieurs caractéristiques par rapport à d’autres systèmes africains. Tout d’abord, sa stabilité. Depuis l’indépendance, la gouvernance du pays s’est poursuivie régulièrement, sans chocs particuliers ni coups d’État, sans mandats présidentiels d’une durée excessive. La mort en fonction d’un président se traduit, comme dans les démocraties occidentales, par son remplacement par le vice-président avant que ce dernier ne soit élu de manière transparente. La longue domination du Parti démocrate a certainement facilité cette stabilité, mais elle n’a pas non plus empêché une alternance démocratique en 2024 dans un régime multipartite.
Le président de la République est la figure clé puisqu’il combine les fonctions de chef d’État et de chef du gouvernement, à la manière américaine. Bien que les branches exécutive et législative soient partiellement imbriquées, la justice est indépendante. D’une manière peut-être plus efficace qu’ailleurs, à en juger par les évaluations généralement faites du degré de corruption dans le pays. En résumé, depuis près de soixante ans, le Botswana possède tous les attributs de la paix civile et mérite donc son surnom de « Suisse d’Afrique », tant sur le plan politique qu’économique.
Former pour l’après-diamant
L’une des clés de cette stabilité se trouve également dans la politique éducative ambitieuse et proactive menée par les gouvernements successifs. Bien sûr, le système éducatif continue de s’améliorer, mais plusieurs indicateurs montrent que la priorité est accordée aux politiques éducatives. Premièrement, par la part du budget national et du PIB qui leur est consacrée, qui est presque équivalente à celle de nombreux pays développés. À cet égard, le pays bénéficie de sa stabilité politique et sécuritaire, ce qui lui permet de consacrer plus de moyens aux politiques sociales.
Le défi de l’éducation
Le désir d’introduire la scolarisation précoce doit donc être souligné, avec la création de classes et d’écoles maternelles ouvertes dès l’âge de cinq ans, voire moins. L’école primaire est désormais gratuite et obligatoire jusqu’à l’âge de 13 ans et devrait être étendue au fur et à mesure que le réseau d’enseignement secondaire s’étend. Mais, signe évident du désir du gouvernement de se préparer à l’ère post-diamant, de nombreux centres d’apprentissage ont été créés ces dernières années pour doter les jeunes Botswanais des compétences nécessaires pour se former à l’avenir. Sur ce point aussi, le Botswana semble relativement exemplaire, car dans la plupart des pays africains, l’enseignement technique et professionnel reste le parent pauvre.
Quant à l’enseignement supérieur, il reste modeste en taille. Néanmoins, avec l’Université du Botswana dans la capitale Gaborone, certaines sources indiquent l’existence de sept autres universités, probablement privées. C’est-à-dire plusieurs dizaines de milliers d’étudiants, ce qui, dans un pays d’un peu plus de deux millions d’habitants, représente un taux de scolarisation nettement plus élevé.
Une homogénéité rare, un atout décisif
Le Botswana a longtemps été considéré par l’Afrique du Sud comme faisant partie de celui-ci. Mais l’histoire a décidé autrement, notamment à cause de l’établissement du régime d’« apartheid ». En ce sens, le protectorat créé par l’Empire britannique pour « protéger » les populations tswana contre les agressions extérieures a permis au futur Botswana de conserver une rare unicité ethnique, linguistique et culturelle. Ainsi, la majeure partie du pays appartient au même groupe ethnique et 90 % des habitants parlent le setswana, même si l’anglais reste la langue officielle ainsi que la langue de l’école. Ce phénomène semble suffisamment rare pour être mis en avant, car les colonisateurs utilisaient délibérément les conflits ethniques pour établir leur ordre.
Ce que les historiens décrivent comme une certaine réticence de la part de l’Empire britannique à laisser l’Afrique du Sud prendre le contrôle du Botswana peut donc sembler avoir joué en sa faveur lors de son indépendance. On pourrait être surpris qu’au détriment de cette quasi-singularité ethnique et linguistique, l’anglais soit la langue d’enseignement. Mais en réalité, le setswana, parlé par la grande majorité de la population, est largement utilisé, notamment pour l’apprentissage précoce. D’où un système éducatif qui semble nourri à la fois par la langue et la culture locales et par l’anglais, langue internationale. D’ailleurs, la France se félicitera que le français soit la seule autre langue internationale enseignée dans le pays, par une centaine d’enseignants et dans une quarantaine d’écoles.

Le talon d’Achille social
Le « miracle » botswanais a souvent été évoqué pour décrire la manière dont ce pays semi-désertique, à peine plus peuplé que la ville de Paris, avait réussi à sortir du sous-développement. Par sa stabilité politique et son régime démocratique, ou par ses politiques économiques et éducatives solides, on pourrait être tenté d’en faire un modèle inspirant de développement. Mais dans ce domaine, rien n’est simple.
Malgré son véritable essor, qui l’a élevé au rang de pays intermédiaires, les problèmes sociaux restent considérables. Ainsi, le taux de chômage, estimé en 2023 à 23 %, reste élevé, touchant principalement les jeunes et les femmes, même si les statistiques dans ce domaine restent incertaines car le travail informel est très important. Mais la pauvreté reste élevée et estimée à près des deux tiers de la population. De même, les inégalités restent très élevées. En termes de santé, la situation reste également difficile. Par exemple, la prévalence du sida, avec un taux de contamination d’environ 15 % de la population. Bien que l’IDH du pays soit actuellement l’un des meilleurs d’Afrique (toujours en hausse en 2024 avec une place mondiale 111e), il doit davantage à son développement économique et éducatif qu’à l’efficacité de sa politique de santé.
Un miracle économique, pas social
Le « miracle » économique ou politique du Botswana est donc encore loin d’être un miracle social, malgré un niveau élevé de dépenses sociales publiques. Il faudra encore du temps pour résoudre ces problèmes et des politiques sociales plus efficaces. De ce point de vue, le changement de parti au pouvoir pour la première fois depuis l’indépendance sera intéressant à observer à long terme. Un dernier élément doit également être noté. Le Botswana est en effet l’un des rares pays africains à connaître cette unicité ethnique, linguistique et culturelle, ou quasi unique. Nous connaissons les raisons historiques de cela et cela a sans doute simplifié plusieurs questions soulevées après l’indépendance. D’où aussi, à cet égard, la difficulté de transposer ce modèle à d’autres pays.
Un modèle difficilement exportable
Malgré certaines similitudes avec d’autres pays, notamment en termes de ressources naturelles abondantes, le modèle de développement du Botswana est peu susceptible d’être reproduit. Mais en même temps, sa situation donne matière à réflexion lorsqu’on considère celle de la plupart des pays africains, qui semblent accumuler toutes les difficultés, par leur taille gigantesque, leur multiethnicité, leurs centaines de langues, la diversité de leurs cultures, leur incapacité à contrôler leurs ressources naturelles, leur niveau d’éducation et de santé ainsi que tous les héritages de la colonisation. Nous ne pourrons jamais réécrire l’histoire, mais nous ne pouvons nous empêcher de repenser aux débats des années 1960 sur les frontières des États.
L’Afrique d’aujourd’hui ne souffre-t-elle pas de la taille trop grande de ses États (autrefois conçus pour des empires) et de leur tendance à se comporter comme tant de petits empires, ainsi que de l’hétérogénéité excessive de ses structures politiques, économiques, sociales et anthropologiques ? Rompre définitivement avec la colonisation ne serait pas rompre avec de telles structures ?
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À lire aussi : Jean-Paul de Gaudemar : Au cœur de la nouvelle Guerre froide, l’Afrique – Éditions L’Harmattan – 350p – septembre 2025.
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