Brésil. Moraes, le cauchemar de Bolsonaro
Cet éminent juriste a fait condamner l’ex-président du Brésil pour avoir fomenté un coup d’État. Impressionnant
Un exemple de courage et de respect de l’État de droit
Ce juge-là est un combattant, féru de boxe muay-thaï, l’art de donner des coups de poing, de tibia, de coude, de genou. Autrement dit, ce magistrat-là ne craint pas les affrontements, ni verbaux, ni physiques. Crâne rasé, regard sombre, carrure massive, enveloppé dans la cape noire que portent les membres de la Cour suprême brésilienne, Alexandre de Moraes impressionne.
Mais sa force réside d’abord dans sa détermination à faire respecter l’État de droit dans son pays malgré les menaces des partisans de Jair Bolsonaro et les pressions de son indéfectible soutien, l’homme le plus puissant du monde, le président des États-Unis, Donald Trump. Mais le magistrat est resté impavide. L’ex-chef d’État brésilien a été condamné à 27 ans de prison pour tentative de coup d’État le 13 septembre.
Un réquisitoire sans ambiguïté
Le réquisitoire a été sans ambiguïté. Bolsonaro a été accusé par Moraes d’avoir été le leader d’une organisation criminelle, d’avoir fomenté un coup d’État après sa défaite à l’élection présidentielle d’octobre 2022 qui a porté au pouvoir Luiz Inácio Lula da Silva. Pendant cinq heures, sans note, en direct à la télévision, le juge, qui a aussi mené l’enquête, a expliqué que le putsch prévoyait l’assassinat de Lula, du vice-président Geraldo Alckmin et de lui-même. Mais les commandants de l’armée de Terre et de l’aviation ont refusé de participer à ces crimes.
Le complot a échoué. Quatre juges du Tribunal suprême sur cinq ont voté la culpabilité. Plusieurs ministres et généraux proches de l’ex-chef d’État ont aussi subi de lourdes peines. Bolsonaro, qui souffre d’un cancer de la peau, a été victime d’un malaise après le verdict. Ses avocats étudient toutes les possibilités de recours.
Un juge intraitable
Alexandre de Moraes n’est pas un juge de gauche réglant des comptes politiques ou personnels. Issu d’une famille de l’élite bourgeoise de São Paulo, la plus grande ville et capitale économique du pays, il a d’abord accompli de brillantes études de droit. Il sort à 22 ans docteur en droit public, puis post-doctorant en droit constitutionnel de l’université de São Paulo. L’année suivante, en 1991, il arrive premier au concours du ministère public.
Pendant dix ans, il sera procureur, publie un livre de droit constitutionnel vendu à 700 000 exemplaires. Il s’engage politiquement à droite. Secrétaire à la Justice de l’État de São Paulo, le magistrat intègre en 2005 le Conseil national de justice créé par le président d’alors : Lula. Secrétaire à la Sécurité publique de l’État de São Paulo, il réprime les mouvements sociaux. La gauche n’aime pas beaucoup ce libéral partisan de l’ordre.
Des mesures drastiques contre les bolsonaristes
C’est Michel Temer, président de la République par intérim en 2016, un centriste, qui le nomme ministre fédéral de la Justice. À ce poste, il se montre intransigeant, partisan de la « tolérance zéro », dénonce les « attitudes criminelles » des mouvements de gauche. En 2017, cet éminent juriste est nommé à la Cour suprême, puis juge au Tribunal suprême fédéral. Pendant le mandat de Jair Bolsonaro, l’ex-procureur est chargé des enquêtes concernant le chef de l’État. Lequel réclame en vain sa destitution.
Lors des élections de 2022 et des événements qui suivent, le juge s’oppose aux opérations des « bolsonaristes », en particulier le blocage des routes pour empêcher dans le Nordeste les habitants de cette province très pro-Lula d’aller voter. Lors de l’attaque des bâtiments publics de Brasilia par les partisans de Bolsonaro après l’élection de son adversaire, Moraes fait suspendre le gouverneur complice des émeutiers et arrêter 2 000 d’entre eux. Plus tard, il assigne Bolsonaro à résidence.
Une réaction internationale
À 56 ans, marié, père de trois enfants, ce très haut magistrat, bourreau de travail unanimement respecté pour son indépendance, subit les violentes attaques des partisans de celui qu’il a fait condamner. Ceux-ci l’accusent d’être un tyran judiciaire. Il leur rétorque, sarcastique : « C’est vrai, la justice est aveugle, mais elle n’est pas idiote. »
L’Amérique de Trump ne pardonne pas au Brésil de punir Bolsonaro. Le pays est frappé de 50 % de droits de douane supplémentaires pour les produits exportés vers les États-Unis. Le juge Moraes et ses collègues du Tribunal suprême fédéral voient leurs cartes bancaires internationales retirées ainsi que leur visa américain.
Trump est stupéfié par le verdict. Soudain lucide, le locataire de la Maison Blanche s’aperçoit que Moraes a fait à Bolsonaro ce que des Américains auraient bien aimé que la justice américaine lui fasse après l’assaut mené par ses partisans contre le Capitole à la suite de l’élection de Biden. Mais, hélas, à la Cour suprême des États-Unis, les juges de la trempe de Moraes n’existent pas.

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