Burkina Faso, Mali et Niger: l’enfermement sahélien
Entre replis autoritaires, guerre économique et chaos djihadiste, le Sahel s’enfonce dans le silence et s’isole du monde. Le peuple paient le prix d’une autonomie illusoire
« Des États repliés, des zones hors contrôle »
Que sait-on aujourd’hui de ce qui se passe au Sahel ? Bien peu de choses, à vrai dire, malgré les risques que continuent à prendre certains journalistes ou les rares échos qui parviennent d’amis et de connaissances. Mais Burkina Faso, Mali et Niger se sont repliés sur eux-mêmes et sur une alliance, fuyant, du moins vis-à-vis de toute communication à destination de l’Occident, la moindre information autre que la propagande officielle. Le grignotage de leurs territoires par les différentes factions islamistes se poursuit, même si, officiellement, les juntes ne cessent de proclamer telle ou telle victoire, souvent synonyme d’un massacre de populations civiles. Au point que l’on puisse se demander ce que les militaires au pouvoir contrôlent encore, sinon leurs casernes et leurs campements ou quelques quartiers de grandes villes, face à des peuples auxquels ils ont ôté tout espoir.
« Une stratégie djihadiste en mutation »
Un élément nouveau semble toutefois être apparu dans la stratégie conduite par les groupes djihadistes. Jusqu’ici, leur lutte était conduite sous la forme d’attaques plus ou moins importantes sur des cibles militaires peu ou moins protégées que d’autres, même s’ils tentaient parfois un coup d’éclat contre des campements plus solides ; la contre-offensive alors déclenchée par les forces armées nationales prenait la forme d’une répression brutale autant contre les terroristes que contre les civils suspectés de complicité. L’effet le plus fréquent d’un tel cycle est de persuader les populations locales que l’État central ne peut plus rien pour elles, et qu’elles ont davantage intérêt à suivre les consignes très strictes des djihadistes qui occupent le terrain. De là le développement de ce que l’on peut appeler une conversion endémique au djihadisme, ne trouvant sa raison d’être pour les populations locales que dans la nécessité de survivre.
Une nouvelle étape semble en train de se dérouler, celle du déclenchement d’une véritable guerre économique. Désormais, forts de leur grignotage progressif des territoires et bien assis dans plusieurs régions, les groupes terroristes ne concentrent plus seulement leurs attaques sur des cibles militaires. Ce sont à présent les forces économiques qui sont visées : attaques d’entreprises, blocages des accès aux marchés extérieurs, taxations diverses sous menaces, tout semble bon pour frapper les États en leur point le plus fragile, leurs ressources.
« Le Mali-terrain d’expérimentation de l’offensive économique »
Le Niger est probablement le pays où cette nouvelle stratégie s’est manifestée avec la volonté de bloquer l’oléoduc permettant l’acheminement du pétrole vers le port béninois de Cotonou. Mais les démêlés simultanés de la junte nigérienne avec la société chinoise chargée de l’exploitation du pétrole comme avec le gouvernement béninois ont suffi à entraver cet acheminement. Pour autant, le sujet reste d’une actualité permanente. Plus récemment, c’est du Mali que viennent les exemples les plus frappants. Le Jama’at Nusrat al‑Islam wal‑Muslimin (JNIM), branche locale de Al‑Qaïda, a lancé de telles attaques pendant la première quinzaine de septembre 2025, en s’en prenant à certaines entreprises mais plus encore à travers le blocage systématique des routes conduisant aux sorties du pays et donc des convois correspondants.
Les mines d’or maliennes semblent une cible particulièrement convoitée. Si les mines elles-mêmes ne sont pas encore attaquées directement, les chargements qui en sont issus le sont. Quand on se souvient que ce minerai représente plus de 20 % des recettes fiscales de l’État malien, on comprend l’intérêt stratégique de JNIM.) La conséquence d’une telle situation est une tendance prononcée à la « bunkérisation » des entreprises qui tentent au mieux de se protéger par elles-mêmes, faute de pouvoir compter sur un État défaillant.
Guerre économique et répression toujours plus violente
Mais pour autant, cela ne garantit plus le bon acheminement de leurs productions, dans le domaine minier comme dans celui du bâtiment, avec le blocage de nombreuses cimenteries et donc de nombreux chantiers, ou encore dans le domaine agro-alimentaire. Le Mali se retrouve ainsi comme un pays en proie non seulement à un blocage interne, mais également à un risque d’asphyxie financière. D’autant que les dépenses de sécurité ne cessent, ipso facto, de s’accroître. Elles représentent aujourd’hui le tiers du maigre budget de l’État malien. Au Burkina Faso, le sujet est moins documenté, mais il est probable que la même stratégie soit en voie d’application.
Bref, au Sahel, le conflit entre les djihadistes et les juntes n’opère plus seulement sur le terrain militaire pour la maîtrise des territoires, mais désormais c’est la guerre économique qui est déclarée, sans guère d’autres contre-offensives possibles pour les États et leur pouvoir militaire que le renforcement d’une sécurité précaire et d’une répression de plus en plus violente de toute opposition.
« L’étau du repli institutionnel »
Dans un tel contexte, les juntes au pouvoir cherchent désespérément à desserrer l’étau qui les emprisonne. Un double étau d’ailleurs. L’étau interne, mais aussi celui né de la défiance, voire de la crainte qu’elles inspirent aux pays voisins. On se souvient du traumatisme créé par ces coups d’État au sein de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (C É D E A O) et de l’Union africaine. Non seulement des sanctions économiques ont alors été prises mais une menace d’intervention militaire avait même été envisagée. Depuis, les relations se sont en partie apaisées, mais les questions demeurent. La création de l’Alliance des États du Sahel (AES) en 2023 a été un début de réponse dans la volonté des trois juntes de faire front commun, à la fois contre leurs ennemis internes et contre une certaine hostilité extérieure de la part des autres États. Parmi les tentatives les plus récentes pour doter l’AES d’outils efficaces figure la volonté affichée de créer une banque de développement et d’investissement.
500 milliards de francs CFA à trouver…
Ce nouvel outil permettrait à l’AES de gagner en autonomie par rapport aux institutions financières de l’Afrique de l’Ouest dont dépendent encore les trois pays. Ils considèrent en effet que ces institutions ne prennent pas assez en compte leurs besoins propres (notamment en matière de sécurité ou d’infrastructures), voire prennent des arbitrages systématiquement défavorables à leur endroit pour des raisons politiques. Effet collatéral des tensions avec la CÈDEAO et l’Union monétaire ouest‑africaine (UEMOA). L’objectif capitalistique envisagé pour cette BCDI-AES est estimé à 500 milliards de francs CFA (soit environ 3,5 milliards d’euros). Outre les problèmes de gouvernance et de compétences à acquérir, reste à rassembler un tel capital. Tout ou partie des sommes déjà investies par les trois États dans les autres institutions financières de l’Afrique de l’Ouest pourraient sans doute être récupérées, sous réserve d’accords préalables, mais cela ne saurait suffire sans un autre type de soutien sur le plan international.
« Vers une autonomie judiciaire et politique »
Dans le contexte actuel où les trois juntes ont chassé la plupart des puissances occidentales de leurs pays, tant sur le plan militaire que sur le plan économique, il est peu probable que le soutien provienne de là. En revanche, les rapprochements effectués depuis plusieurs années avec la Russie (pas seulement à travers Wagner Group ou l’Africa Corps), la Chine, et plus largement les BRICS, les juntes placent a priori leurs espoirs dans cette direction. La réflexion sur le sujet n’ayant démarré que depuis quelques mois seulement, tout reste à faire. Mais il ne serait pas surprenant que le développement du Sahel devienne peu à peu un enjeu de la nouvelle guerre froide dont est saisie l’Afrique, sous réserve toutefois que soit réglée simultanément la question du « cancer djihadiste » qui menace toute perspective économique sérieuse.
Sous cette même réserve, il n’est pas non plus interdit de penser que le Sénégal prenne lui aussi ses distances avec une CÈDEAO et une UEMOA en crise, pour se rapprocher encore davantage de l’AES, dont, bien que plus pragmatique, il épouse au moins en partie les orientations pour rompre définitivement avec le post-colonialisme.
Cette recherche « d’autonomie » qui se présente d’abord comme une rupture avec l’Occident s’étend aussi au domaine judiciaire, puisque les trois pays de l’AES préparent leur sortie de la Cour pénale internationale (CPI).
« Un rêve malgré tout »
Et pourtant l’AES continuerait à faire rêver les Africains ?
Dans un récent éditorial (voir Jeune Afrique – La Matinale du 16 septembre 2025), François Soudan révèle les conclusions d’une enquête exclusive selon laquelle, dans les pays qui bordent le Sahel, l’AES et ce qu’elle représente ferait encore rêver les populations concernées. Ces résultats, très nets selon l’enquête, ne manquent pas d’étonner. Cela fait en effet plusieurs années que les juntes sont au pouvoir au Sahel et que les habitants des pays du golfe de Guinée voient les difficultés rencontrées, les massacres perpétrés, la faim sinon la famine qui rôde, la répression brutale de toute opposition. Beaucoup d’entre eux sont en outre des réfugiés issus des trois pays. Ils savent ou devraient savoir. Mais si l’on en croit l’enquête, cela n’empêcherait pas l’AES de les faire rêver. Paradoxe ? Ou naïveté de populations qui ne vivent pas ou plus dans le chaos sahélien ?
L’urgence d’un sursis démocratique
Mais on peut aussi hasarder une autre hypothèse, moins gratifiante pour ces autres pays du golfe de Guinée. Ce que voient et saluent en l’AES ces populations, c’est, malgré tous les malheurs endurés, la volonté farouche de rompre avec un post-colonialisme auquel leur propre pays n’a pas pu ni voulu renoncer et qui, lui-même, connaît le chaos !
Triste conclusion…
Que l’AES continue à faire rêver beaucoup d’Africains pourrait ainsi renforcer encore le sentiment d’urgence d’un sursaut démocratique sur le continent, tant, hormis peut-être quelques rares enclaves, on en est loin aujourd’hui. D’autres Africains y travaillent, souvent dans l’ombre ou ailleurs que sur la scène politique. Mais il n’y a pas de raison de ne pas croire qu’ils y parviendront.
Vous pouvez retrouver cette chronique, en français, sur la plateforme «jeanpauldegaudemar.substack.com »
À lire également :
Jean-Paul de Gaudemar : Au cœur de la nouvelle guerre froide, l’Afrique – Éditions L’Harmattan – 350 p – Septembre 2025.
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