Cameroun: de la Gen Z à Paul Biya!
L’Afrique entre l’espoir trahi de la Gen Z et l’immobilisme des vieilles élites
Photo: Le président camerounais, Paul Biya (au centre), accompagné de son épouse, Chantal (à gauche), lors de leur arrivée à l’aéroport de Pékin pour le Forum sur la coopération sino-africaine, le 4 septembre 2024. WU HAO / AFP
La Gen Z africaine : un vent de révolte étouffé
On est encore loin du triomphe de la Gen Z et du vent de fraicheur qu’elle fait passer sur une Afrique encore sous la double emprise et la double avidité des grandes puissances et de leurs propres dirigeants. Au Maroc comme à Madagascar, cette génération prometteuse pourrait se dire et se sentir frustrée face aux évènements ayant suivi leurs mouvements. Répression féroce au Kenya par un pouvoir sourd à toutes les accusations de corruption. Au Maroc, le discours plus habile du roi Mohamed VI lors de son adresse au Parlement semble avoir provisoirement calmé le jeu, mais dans un sens tout aussi sourd aux revendications des jeunes, et confortant la politique de sa majorité gouvernementale. Nul mot dans sa bouche non plus à propos de la corruption.
Quant à Madagascar, où les morts ont été nombreux, la Gen Z peut avoir le sentiment d’avoir fait le lit d’un coup d’État militaire. Ironie de l’histoire, c’est par un coup d’État militaire que le président actuel avait pris le pouvoir en 2009, et qu’il en est chassé en 2025. Défaite apparente donc. Mais cette génération n’a probablement pas fini de faire parler d’elle. Non seulement parce qu’elle est appelée à prendre le leadership des générations montantes, mais plus encore parce qu’elle pose désormais les vraies questions du développement, l’eau, l’électricité, l’éducation, la santé, et l’un des principaux facteurs qui bloquent l’accès des populations à ces conditions de vie essentielles, à savoir la corruption. Leur apolitisme d’apparence est donc trompeur.
Car les gouvernements que la Gen Z interpelle ne peuvent plus, soixante ans après les indépendances, se réfugier derrière l’alibi de la colonisation ou même de la post-colonisation. La Gen Z leur demande des comptes, au sens strict, sur ce qu’ils n’ont pas su faire pour protéger leur pays du pillage, comme sur les rentes qu’ils en ont tiré au détriment de leurs propres populations. Malgré ces premières batailles perdues, rien n’interdit donc de penser que son temps est en train d’advenir.
Au Cameroun, un combat de vieillards
Au regard du spectacle pitoyable qu’offre l’élection présidentielle au Cameroun, on rêverait d’y voir surgir sinon un candidat de la Gen Z, du moins une personnalité qui puisse en porter les aspirations. Le Cameroun souffre en effet des mêmes maux qu’ailleurs, conditions de vie difficiles, croissance des inégalités, chômage des jeunes et corruption. Mais la scène politique est autre. On y voit deux vieillards s’affronter, tous deux, au pouvoir sous des formes différentes depuis des décennies. En principe l’homme fort est Paul Biya, l’inamovible président depuis quarante deux ans, candidat à 92 ans à un 8e mandat présidentiel, au nom d’un parti dominant, le RDPC, dont l’appellation de Rassemblement Démocratique du peuple camerounais mériterait plutôt celle de rassemblement des puissants du pays. En face, Issa Tshiroma Bakary, son principal opposant, 79 ans, ministre de Biya sans discontinuer depuis 1992.
Un Cameroun morcelé
Quand on se souvient qu’au Cameroun comme dans presque tous les pays africains, la grande majorité de la population a moins de 35 ans, on se rend compte du gouffre qui sépare ces élites acharnées à défendre leur pouvoir et leurs populations. Mais dans ce pays morcelé, on peut aussi lire d’autres indices de sa déréliction. Bakary est un Peul du Nord, de cette région déjà aux prises avec les groupes islamistes comme Boko Haram, et qui se considère toujours comme délaissée par les capitales du sud, Yaoundé et Douala. Biya est un homme du Sud, la partie le plus riche du pays. Il a fait sa carrière jusqu’à la cinquantaine dans l’ombre de l’ancien dictateur Ahidjo, avant de le mettre sur la touche puis de le rejeter.
À ce morcellement géographique et ethnique, s’ajoute une division linguistique et culturelle entre régions francophones, au Nord et au Sud, et anglophones au Nord-Ouest et au Sud-Ouest, une division désormais génératrice d’un séparatisme armé, fortement réprimé. Biya et ses gouvernements successifs ont eu beau se glorifier du multiculturalisme de leur pays et de sa double appartenance à la francophonie et au Commonwealth, rien n’a été fait pour combler les écarts de niveau de vie, ni même les discriminations linguistiques. Bref, dans ce pays aux frontières héritées de la colonisation et donc conçues pour permettre au pouvoir colonisateur de réguler les oppositions des populations entre elles, Biya a suivi la voie de son prédécesseur Ahidjo, et de fait, joué sur les mêmes divisions.
Cameroun : le duel des dinosaures
On pourrait presque dire qu’il a très habilement joué de l’apparente conversion démocratique du pays. Lorsqu’au début des années 90 la pression, interne mais surtout internationale, a imposé le multipartisme, Biya joua à l’excès la carte de la multiplication des partis. On a pu ainsi décompter jusqu’à 300 partis politiques au Cameroun. Aux multiples morcellements politiques du pays, Biya a ajouté le morcellement politicien. Le tout sur fond d’une corruption à grande échelle. Transparency International considérait à la fin des années 1990 que le Cameroun était le pays le plus corrompu du monde.
Malgré d’apparentes grandes opérations médiatiques de lutte contre la corruption, souvent simples prétextes à l’élimination d’opposants, la situation n’est guère meilleure aujourd’hui, toujours selon Transparency International qui classe le Cameroun au 145e rang dans son dernier classement. Une corruption qui reste donc massive et qui s’accompagne depuis des décennies de fraudes électorales toujours aussi massives et régulièrement dénoncées par de nombreux observateurs internationaux.
Déjà en 2018…
En 2018 déjà, Kanto, lui aussi l’homme du Nord face au puissant Biya, avait cru pouvoir proclamer sa victoire dès le lendemain du vote, avant que l’Elecam, l’autorité électorale nationale et le Conseil Constitutionnel, ne renversent ce pronostic et déclarent Biya réélu. En 2025, Bakary a donc fait de même dès le 15 octobre en s’auto-proclamant vainqueur, et en exhibant à cette occasion de nombreux procès-verbaux falsifiés prouvant les fraudes et irrégularités massives ayant entaché le scrutin.
Un pays fracturé : ethnies, langues et inégalités
Nul ne sait encore ce qu’il adviendra de telles déclarations, les résultats définitifs officiels n’étant proclamés par le Conseil Constitutionnel qu’une dizaine de jours après le vote. Mais cela n’a probablement que peu d’importance pour la très grande majorité des Camerounais. D’une part en effet, tous les analystes prédisent qu’en tout état de cause, le Conseil Constitutionnel proclamera Biya vainqueur, tant le système est bien verrouillé depuis longtemps. Il est alors à craindre que le nord du pays s’enflamme et n’engendre comme dans les régions anglophones des groupes armés tentés par le séparatisme. Un morcellement de plus à assumer par Biya et ses affidés…
La corruption, mal endémique et arme de domination
Mais d’autre part, à supposer qu’un petit miracle se produise et qu’il en soit autrement avec la publication d’un autre vainqueur, un gérontocrate chassant l’autre, il est fort probable que les Camerounais ne voient guère la différence, sinon peut-être quelques prébendes supplémentaires en direction du Nord. Mais l’état du pays est tel qu’aucune transformation substantielle ne peut être attendue, ni d’un vieux cheval de retour depuis longtemps inféodé à Biya, ni bien entendu, de Biya lui-même.
Dans l’attente d’ici quelques jours de la proclamation officielle des résultats du scrutin par le conseil Constitutionnel, le suspense n’est donc pas bien grand. Jeune Afrique (voir La Matinale du 23 octobre 2025) révèle même que Biya aurait déjà proposé à son opposant un pacte de gouvernement et le poste de Premier Ministre que Bakary aurait refusés au nom de la « vérité des urnes » .Mais que pourront changer ces tristes arrangements politiciens à la réalité camerounaise, sinon, au mieux, d’éviter de morceler encore davantage le pays avec une rébellion dans le septentrion ? Qu’attend donc la Gen Z camerounaise ?
Vous pouvez retrouver cette chronique, sur « jeanpauldegaudemar.substack.com »
A lire également : Jean-Paul de Gaudemar : Au cœur de la nouvelle guerre froide, l’Afrique – Éditions L’Harmattan – 350p – Septembre 2025.

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