Ceuta ou l’envers de la coupe du monde 2030
Des stades pour 2030, mais quels emplois pour la jeunesse marocaine ? Ceuta révèle l’envers du Mondial
Dans son dernier discours du Trône, le roi Mohammed VI mettait en garde contre le risque d’un « Maroc à deux vitesses ». Les mobilisations de la jeunesse, notamment celle de la Génération Z 212, avaient déjà révélé l’ampleur du malaise autour de la formation et de l’emploi. Les événements de Ceuta, enclave espagnole où cinquante mille migrants auraient afflué en quelques heures, en sont un nouvel écho dramatique.
Pourtant, en Europe, des commentateurs de droite et d’extrême droite ainsi que des responsables populistes y ont vu une « invasion », une « attaque délibérée » contre l’espace Schengen ou une preuve du « laxisme » espagnol. Malgré plusieurs dizaines de morts, l’épisode a été réglé en moins de quarante-huit heures par les autorités espagnoles et marocaines. Il n’en continuera sans doute pas moins d’alimenter les fantasmes d’une Europe repliée sur ses frontières et ses divisions.
La vitrine et ses fractures
Vu d’Afrique subsaharienne, le Maroc peut apparaître comme un îlot de prospérité. L’automobile, l’aéronautique et les phosphates contribuent à son développement, tandis que le port de Tanger-Med, ses usines, ses lignes à grande vitesse, son université Mohammed VI et ses lieux de villégiature affichent sa modernité. La réussite de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) a encore renforcé son prestige. Mais cette prospérité apparente masque une profonde fragilité sociale.
La Banque mondiale souligne le décalage entre croissance économique et créations d’emplois : dans un pays où la population active augmente, il manquerait plus de 300 000 postes chaque année. Dans son rapport remis au roi en juillet, le gouverneur de la banque centrale décrit lui aussi une économie déséquilibrée, où la modernité coexiste avec la pauvreté et des inégalités criantes.
Le Maroc s’éloigne certes peu à peu d’une économie dominée par l’emploi informel, mais son décollage reste partiel. Selon la banque centrale, moins de quatre personnes en âge de travailler sur dix disposent d’un emploi formel ; pour un quart d’entre elles, cet emploi est saisonnier ou temporaire. Les femmes et les jeunes de 15 à 29 ans sont particulièrement touchés. Plus de trois millions de jeunes seraient sans emploi ni formation, sur une population de 36 millions d’habitants.
À cela s’ajoutent les difficultés d’accès aux soins et les failles de la scolarisation, notamment dans les campagnes. Les subventions publiques corrigent peu ces inégalités : selon la banque centrale, elles profitent surtout aux classes moyennes les plus aisées. Le « Maroc à deux vitesses » dénoncé par le roi n’est donc pas qu’une formule.
Une génération sans débouchés
Cette situation explique l’exaspération de la jeunesse comme l’inquiétude des autorités. Le Premier ministre a promis la création d’un million d’emplois d’ici à 2030, tandis que l’approche des élections législatives rend les partis particulièrement fébriles.
La jeunesse marocaine est la première victime de ce déséquilibre. Une partie d’entre elle, formée à l’université et connectée au monde, aspire à des perspectives que l’économie ne lui offre pas. La Génération Z 212 — référence à l’indicatif téléphonique du pays — incarne ce refus des inégalités. Ses revendications portent moins sur la politique au sens traditionnel que sur le développement, en particulier l’éducation et la santé. L’école est critiquée pour ses insuffisances comme pour son incapacité à ouvrir de véritables débouchés aux diplômés.
C’est tout le lien entre formation et emploi qu’il faut construire. Le Maroc a certes progressé davantage que nombre d’autres pays africains, mais il lui manque encore les outils juridiques et économiques nécessaires. L’héritage d’un système scolaire et universitaire français longtemps peu attentif à ce lien, conjugué à la fragilité de l’économie formelle, nourrit ce malaise. Et celui-ci ne se limite pas aux jeunes diplômés : il traverse de larges pans de la société.
Mondial 2030 : les stades, puis quoi ?
Dans ce contexte, une étincelle pouvait suffire. À Ceuta, début août, une décision de la Cour suprême espagnole concernant les demandes d’accueil de personnes arrivées par la mer a peut-être joué ce rôle. Mais les conditions économiques et sociales étaient déjà réunies ; les récits d’« invasion » passent à côté de l’essentiel.
La préparation de la Coupe du monde 2030, attribuée par la FIFA au Maroc, à l’Espagne et au Portugal, risque d’aviver les tensions. Avant même cet événement, les chantiers de la CAN 2025 avaient suscité une question : pourquoi tant investir dans des équipements de prestige quand l’éducation, la santé et l’emploi manquent de moyens ? Les Marocains aiment le football et leur équipe nationale, mais beaucoup ont eu le sentiment que leurs conditions de vie passaient au second plan. Les travaux ont créé des emplois, certes, mais temporaires et peu adaptés à la jeunesse diplômée.
Désormais se profile notamment le grand stade de Casablanca. Fort du succès de la CAN, le Maroc veut jouer un rôle majeur dans l’organisation du Mondial, jusqu’à rivaliser avec Madrid pour accueillir la finale. Or, pour les plus démunis, ces ambitions ne remplaceront ni une formation ni un emploi. Les griefs exprimés pendant la CAN — billets trop chers, accès privilégié des élites internationales, course au prestige — pourraient resurgir. Sans mesures sociales d’ici à 2030, la Génération Z 212 ou un mouvement semblable pourrait reprendre la contestation.
Les quelque cinquante mille personnes qui se seraient dirigées vers Ceuta, parfois à la nage, ne formaient ni un commando lancé contre Schengen ni une manœuvre destinée à écarter Madrid de la finale. Leur départ, mortel pour plusieurs dizaines d’entre elles, raconte plutôt les fractures d’un pays en quête de leadership africain et international, mais qui laisse dans la pauvreté et le sous-emploi une grande partie de sa population. Ici comme ailleurs, la richesse des uns ne ruisselle guère vers les autres.
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